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Posts Tagged ‘camille pissarro’

Oui, ses portraits peints à l’asile sont presque tous comme anéantis, « vagues », dira-t-il lui-même, comme frappés d’une atroce hypocondrie. Voyez le portrait du Surveillant en chef; le portrait de cet autre homme sec, qui se roidit, qui a un regard de bête malade, des plis de peau comme il en tombe sur les cous des oiseaux des hautes altitudes; voyez le jeune idiot, coiffé d’un képi de collégien, dont toute la face reflète l’ahurissement devant la vie. Voyez toutes ses autres effigies ; la sienne surtout, le chagrin, le renoncement à tout et la terreur qui cingle, à certains moments, la fragile carcasse humaine.

Ses paysages mêmes, les paysages qu’il pouvait peindre de temps en temps, seulement, il nous les montre comme des terres d’affreuse solitude, livrées au chaos des monts, des collines et des pesants nuages.

Aussi, peu à peu, l’abattement s’installa en lui. Il devint l’homme qui répétait : « Je ne tiens plus aucunement à une victoire, et dans la peinture je ne cherche que le moyen de me tirer de la vie. » Il arriva un jour où il sentit qu’il devait encore partir pour ailleurs. Ailleurs, aussi bien n’importe où, il retrouverait peut-être un peu de répit, de temps à autre de courtes trêves. Ici, c’était maintenant impossible. Il avait dépassé la limite ; il se consumait au-dessus des forces humaines. Il ne pouvait plus approcher des déments. Il devint inévitable qu’il criât en un autre pays ses plaintes et ses transes. Et c’est alors qu’il appela à son secours son frère. Auvers l’attendait. Serait-ce enfin une rade de silence et de repos?… Partir! Partir, d’abord!…

Vincent suit sa glorieuse route. Paysages, portraits et natures mortes se succèdent. Le docteur Gachet qui a dit de Vincent : « Plus j’y pense, plus je trouve Vincent un géant. Il n’est pas de jour que je ne sois en face de ses toiles, toujours j’y trouve une idée nouvelle, autre chose que la veille… Je reviens à l’homme que je trouve un colosse. C’était en outre un philosophe… Le mot «amour de l’art » n’est pas juste, c’est croyance qu’il faut dire, croyance jusqu’au martyre.» — le docteur Gachet est un peu l’artisan de cette nouvelle et prodigieuse production. Grâce à lui, Vincent retrouve souvent le calme; et il peut, de longues journées, travailler.

La technique s’offre pareille à celle que Vincent mit en oeuvre à Arles et surtout à Saint-Rémy. Cependant, conformément à ce qu’il a pu dire déjà (fin de la période de Saint-Rémy), ses grandes études ne sont plus empâtées. Il a écrit lui-même : « Je prépare la chose par des sortes de lavis à l’essence et puis procède par touches ou hachures colorées et espacées entre elles. Cela donne de l’air et on use moins de couleur. » L’expression de « navrement » des portraits se avait dépassé la limite; il se consumait au-dessus des forces humaines. Il ne pouvait plus approcher des déments. Il devint inévitable qu’il criât en un autre pays ses plaintes et ses transes. Et c’est alors qu’il appela à son secours son frère. Auvers l’attendait. Serait-ce enfin une rade de silence et de repos ?… Partir Partir, d’abord !…

LA DELIVRANCE

Les Parisiens sont décidément encombrants. Leur signale-t-on un village plaisant, près de Paris, vite ils y accourent avec l’ignominie de leurs villas, avec l’insupportable sottise de leurs moeurs. Auvers-sur- Oise s’offrait comme un village élu; ils l’ont rendu en s’y tassant, en y étalant la cocasserie de leur orgueil, odieux.

Pourtant, quel admirable pays était Auvers, il y a trente-deux ans !

Tout en suivant les bords de l’Oise, sur une longueur de plus de quatre kilomètres, le village se montrait peuplé de maisons de cultivateurs, aux toits de chaume, tout parés de ravenelles et des fleurettes du vent ; et de rares maisons d’artistes se cachaient dans les arbres. Puis on tombait sur des fermes vastes ou étroites, car la grande et la petite culture s’étendaient là-haut sur l’immense plateau où repose le cimetière.

Quand on venait de la charmante ville de Pontoise, perchée sur sa colline, à 6 kilomètres de là commençait peut-être la commune d’Auvers; mais tout le long de l’Oise, des maisons depuis Pontoise s’étaient installées; et ces groupes de maisons s’appelaient : Le Château-Berger, Valhermay, Epluches, Chaponval, Le Gré, Les Remys, pour arriver à Auvers, qui se continuait par Cordeville, Butry, Valmondois et la merveilleuse forêt de l’Isle-Adam.

Que de souvenirs! Ce fut le père Daubigny qui découvrit et mit à la mode chez les peintres Auvers. Il possédait sur l’Oise un bateau pourvu d’un petit pont; et de là il peignit les innombrables et conventionnels tableaux qui ravissent encore d’aise les amateurs recrutés dans les affaires. O verdures enchantées, eau courante, reflets des branches frissonnantes et légères! La municipalité a su apprécier tout le lustre que Daubigny jeta sur l’Oise et sur le village. Elle lui offrit un jour, sur un socle entouré d’une grille, son buste en bronze; et elle lui posa sur la tête, en guise de béret, le « rond » qu’utilisent dans les cabinets les personnes délicates.

Daubigny fut notoire; des peintres le suivirent. Jules Dupré barbota aussi dans l’Oise, et il y ajouta des canards. Ah ! la face des amateurs quand ils contemplent des canards sur une toile de Jules Dupré! Le recueillement, l’extase, les mains jointes devant ces apparitions quasi célestes ! Les magistrats, les notaires et les officiers supérieurs montent en broche ce maître-peintre des canards.

Puis Piette apparut, un bon peintre de second ordre, qui aquarella La sente du Chou, les chaumes fleuris, les oies et les paysannes, peut-être un peu avant Camille Pissarro; mais Pissarro fut tout de même un autre peintre, un autre inventeur de choses rustiques. Et il fut, incontestablement, titre que personne ne lui dispute, le bamum de Pontoise et des environs.

Pourtant, il venait de loin ! Né, en 1830, aux Antilles danoises, de parents français, il tomba un beau jour à Paris, d’où il s’enfuit rapidement pour faire de la peinture. On le vit alors tout autour de Paris, espèce de juif-errant (et il était juif!) de la boîte à couleurs. On l’aperçut ainsi à Montmorency, à la Varenne-Saint-Hilaire, à l’Ermitage, à Louveciennes, etc. Mais, au début, ce fut surtout à l’Ermitage, un quartier de Pontoise, qu’il se tint. On sait que, plus tard, il reprit sa besace pour planter son chevalet à Rouen, à Dieppe, au Havre, et terminer sa belle et glorieuse vie, à Paris, en l’année 1903.

Ce fut lui, certes, — et pas un autre — qui entraîna, en 1873, à Pontoise, ses camarades Cézanne et Guillaumin, qu’il avait connus à l’Académie Suisse, quai des Orfèvres, à Paris.

L’admirable homme ! Avec quel respect je le connus! A Pontoise, on ne l’aimait guère parce qu’il était juif; mais il l’était si peu, si « pas du tout ! » Ah! le bon maître des champs et des villes, aux bons yeux bruns, à la voix douce, au nez en bec de corbin, au beau front chauve, à la barbe blanche des patriarches ! Comme il aima tous les peintres, comme il était généreux !

Avec lui, d’autres peintres peignaient à Auvers, quand Vincent y arriva.

On nommait ainsi Frédéric Cordey, le peintre au petit métier virgulé, le paysagiste minutieux et étroit. Il habitait en réalité à Eragny, près Pontoise, une maison en briques le long du chemin de fer ; mais, à tout propos, il allait à Auvers retrouver ses amis. Il était né en 1854; il mourut en 1911. On voyait un grand et gros diable vigoureux, chauve, porteur d’une longue barbe, et qui, avec la peinture, adorait la pêche et surtout la cuisine. On apercevait encore Cordey ou poussant la brouette sur laquelle il avait placé tout son attirail de peintre ou rapportant du marché de Pontoise, tous les samedis, d’énormes paquets de victuailles. Il fut un ami de Renoir, du poète Léon Dierx et de Murer-Protée : pâtissier, littérateur et peintre, dont nous parlerons plus loin.

Victor Vignon, mort en 1909, fut également un peintre de Pontoise. Il peignit des paysages, des chaumières, des sentes, des villages, à la manière d’une sorte de Pissarro rétréci. Mince, souffreteux, ce gentil garçon aimait la nature : mais il se révélait de plus en plus impuissant à se défendre contre les canailleries de son marchand : le père Martin.

Renoir, Sisley vinrent aux bords de l’Oise ; mais ce furent des intermittents. Norbert Goeneutte eut sa maison dans le quartier des Vessenots.

Des poètes, des littérateurs ajoutèrent encore de la renommée à cette «École de Pontoise».

Nous avons déjà nommé Léon Dierx, le poète parnassien, si détaché du « mouvement » que, d’accord avec les bourgeois, il méprisait Rodin. Que de fois, au café Victor, boulevard des Batignolles, où il vint, aigre, morose, sur la fin de sa vie, déguster interminablement sa tasse de café, que de fois nous nous injuriâmes à ce sujet. Il n’admirait que la sculpture de Phidias, qu’il n’avait jamais vue ; et, seule, la cuisine pouvait le rapprocher de Cordey et de Renoir.

De temps en temps, apparaissait aussi aux bords de l’Oise Paul Alexis, le disciple de Zola, qui, sous le pseudonyme de Trublot, écrivait, dans le Cri du Peuple, de fantaisistes chroniques sur Auvers et ses plus notoires habitants. Puis, roulait le gras, l’imposant Hoschedé, que nous connûmes au Tambourin; et qui, après des repas pantagruéliques, embrassa la sèche et laide Mort en la fatale année 1891. Ensuite, voici Eugène Meunier, dit Murer, qui resterait la plus considérable illustration d’Auvers si le docteur Gachet n’avait pas existé.

Murer fut élevé à la pension Chevalier, à Moulins, avec Guillaumin.

Il se plaça d’abord garçon pâtissier à Troyes, puis à Paris. Il était hanté de gloire littéraire. Tout en accomplissant son service de gâte-crème, il écrivait, faisant des extras le soir pour avoir des jours libres. Il gagnait ainsi en deux ou trois jours toute sa semaine.

A Paris, il tomba chez un pâtissier nommé Gru, 8, faubourg Montmartre, qui écrivait aussi. Le patron et le garçon tinrent alors d’interminables discussions autour des babas et des meringues ; car Gru venait de publier ; Les morts violentes.

Puis Murer s’installa à son compte boulevard Voltaire. Il était encore très jeune ; mais il se révélait actif et retors. Vint la guerre de 1870 ; il fit fortune dans des fournitures de pâtés.

Vers 1875, Guillaumin le retrouva . Il lui parla peinture; il le lança sur les Impressionnistes. Et Murer s’exalta; il devint très vite un apôtre de la peinture nouvelle. C’était un homme très maigre, anguleux. Il prit tout à coup une humeur sombre, affecta l’impassibilité, nourrit des idées bizarres, joua l’homme fatal et le beau ténébreux. Il continua, à Auvers, où il s’était retiré, de recevoir ses visiteurs du boulevard Voltaire : Renoir, Lestringuès, Bresdin, Monet, Pissarro, Sisley, Guillaumin, Hoschedé, le docteur Gachet et ce bon Cabaner, qui, poète, philosophe, se croyait surtout un extraordinaire musicien.

Plus tard, Murer eut une autre cour de plus jeunes peintres et de plus jeunes littérateurs et journalistes. C’est qu’il tenait à sa gloriole, et que, très vaniteux, il recevait tout de suite à sa table qui le louait. Il publia plusieurs livres : Les Bâtards; Les Fils du siècle; Pauline Lavinia et La mère Nom de Dieu! C’était, cette dernière, une vieille femme forte en gueule qui vendait, au marché de Pontoise, des pantalons, avec des cris comme celui-ci : « Tiens, toi, le Frisé, achète-moi ce culbutant. C’est du velours, tu péteras dedans, nom de Dieu! » et toujours les Nom de Dieu! ponctuaient ses cris. Murer fut transporté; il lui consacra un livre. Il en fit bien un autre sur la Brûleuse. Celle-là, dit la légende, flambait tous les chaumes du pays, pour tâcher de brûler vif son père (qui était pompier) dans l’incendie. Mais un cantonnier de là-bas m’a affirmé, de son côté, que c’était exactement pour voir, en uniforme de pompier, l’homme qu’elle aimait.

Tout en habitant à Auvers, Murer gardait un atelier à Paris, vis-à-vis du bal Tabarin, dans une de ces petites maisons basses où logèrent aussi Degas et Michel, le marchand de châssis. Des immeubles dits de rapport ont remplacé aujourd’hui ces maisons.

Murer, peintre, organisa plusieurs expositions de ses oeuvres; la plus mémorable fut dans son atelier. Pour endiguer la foule des visiteurs, on avait placé un agent à la porte. Il ne vint que Cordey, qui, s’étant trompé de jour (Murer lui prêtait son atelier), accrocha ses propres tableaux pour les montrer à ses amateurs.

Murer attendit toute sa vie la croix : mais il reçut les palmes académiques à une distribution de prix à Enghien. Il monta sur l’estrade ; et Marty, le sous- préfet de Pontoise, lui donna, devant les enfants ahuris, l’accolade. On couronna le tout, bien entendu, par un magnifique banquet chez Genlis, à Pontoise, — banquet payé par Murer; et là, le sous-préfet Marty et le député Cornudet prononcèrent d’éloquentes et larmoyantes paroles. Murer mourut à Auvers-sur-Oise le 22 avril 1906 (il était né en 1846); — et sa tombe, au cimetière, porte, en attendant son médaillon, ces mots simples et définitifs : Hic Jacet Murer, ouvrier, littérateur, peintre.

J’ai parlé un peu longuement peut-être de ce pâtissier; mais il convient de dire qu’il acheta des tableaux de Renoir, de Cézanne, de Sisley, de Pissarro, etc.,

— et que, par lui, Vincent Van Gogh est entré au musée du Louvre (un tableau de fleurs qu’il vendit à Camondo); et, enfin, Auvers sans Murer ne serait pas, pour les initiés, tout à fait Auvers.

Et, pourtant, la vraie figure à esquisser ici — je l’ai conservée exprès pour la fin, — c’est la figure du docteur Gachet.

Celle-là domine tout Auvers. Le docteur Gachet!

Ah! Qui ne se souvient de ce vieillard singulier, maigre, de taille moyenne que l’âge avait un peu voûtée. Il était né en 1828, à Lille. Il avait perdu sa femme en 1875. Ses enfants, un fils, Paul, et une fille, Clémentine, étaient élevés par une gouvernante, Madame Chevalier.

Il habitait à Auvers, rue des Vessenots, une grande maison carrée, sur le coteau, qui avait servi autrefois de pension de famille. Devant la maison s’étalait un jardin en terrasse; et, derrière, une cour contenait une troupe de chats, de poules, une vieille paonne et une chèvre qu’on appelait Henriette.

En hiver, le docteur Gachet (le docteur Safran, comme le surnommait Goeneutte, à cause de ses cheveux violemment jaunes), portait de hautes bottes qui lui venaient au-dessus des genoux, une petite fourrure de martre (tête et pattes) autour du cou, une redingote et un bonnet de fourrure.

En été, tout cela se remplaçait par un vaste chapeau aux bords ballants, une ombrelle blanche doublée de vert, une redingote en alpaga et des bottines à élastiques.

Chez lui, enfin, une large robe de chambre l’enfouissait.

Après avoir été externe des hôpitaux de Paris, Paul Gachet s’était fait recevoir, par amour pour Rabelais, docteur de la faculté de Montpellier; et, tout de suite, encyclopédiste et éclectique, il s’était consacré, tour à tour, au ,traitement des maladies mentales et nerveuses (il fut l’élève des docteurs Luys et Falret); aux maladies des femmes et des enfants ; aux maladies des voies urinaires (il fut un des premiers à leur appliquer le traitement électrique), enfin aux maladies du coeur.

Toujours inquiet, préoccupé de toutes les méthodes scientifiques, les creusant et les discutant, il s’était un beau jour initié à la doctrine de Frédéric Hahnemann (fondateur de l’école homéopathique), justement parce que la science officielle la combattait. Par la suite, il devint un homéopathe convaincu.

En 1879, il fut nommé médecin adjoint de la Compagnie du Nord. Officiellement, il ne devait donc plus exercer à Auvers ; mais son inépuisable charité et sa passion de dévouement lui firent souvent transgresser cette règle. A Paris, au N°78, du faubourg Saint-Denis, il dirigeait, depuis 1862, une clinique de médecine générale.

Toutefois, ce qui originalisait surtout le docteur Gachet, c’est que, comme Hokousaï, il se montrait « fou de peinture » — et adorateur des artistes. Sa maison était un véritable musée bondé de toiles et de dessins des peintres nouveaux : Courbet, Cézanne, Renoir, Pissarro, Guillaumin, Sisley, etc.

Il avait, auparavant, attiré chez lui et connu intimement Daumier, Courbet, Méryon, Manet et Daubigny; — et il recevait de même Cézanne, Renoir, Pissarro et Guillaumin.

Alors que personne ne songeait à ces maîtres, avait, lui, de ses modiques ressources, acheté leurs toiles. Et, pour s’entretenir dans sa passion, ayant tenu à connaître par lui-même la technique de la peinture, il peignait et il dessinait dans un atelier relégué dans le haut de sa maison, et où personne n’entrait. Il adorait peindre des chats, des têtes de cochons. II fit également le portrait de Louise Michel, la vierge rouge, et de Monticelli, ses deux robustes admirations. Comme il gravait aussi, il possédait une presse à imprimer; et ce vieillard énergique tirait lui-même ses « épreuves ».

Il exposait régulièrement au Salon des Indépendants, sous le pseudonyme de P. Van Ryssel; et il y était vénéré. Il assistait à tous les banquets de clôture; et il y fumait sa petite pipe, après avoir bien mangé et dégusté auparavant son léger pernod, à propos duquel il répétait : « Usez, mes amis, mais n’abusez pas! »

Je crois bien qu’une de ses dernières manifestations picturales, en dehors des Indépendants, ce fut quand il prit part, en 1902, au concours d’enseignes, organisé par la ville de Paris, à la salle Saint-Jean. Il envoya une Tête de cochon, de profil. Enseigne destinée vraisemblablement à une charcuterie.

En un mot, brave homme que tous les artistes aimaient, le docteur Gachet était regardé un peu avec défiance à Auvers, à cause justement de sa réputation de collectionneur. Mais il ne voyait pas, il n’entendait pas ce qui le concernait personnellement.

Quand Vincent arriva à Auvers, le docteur Gachet le conduisit tout de suite à l’auberge Saint-Aubin, située à trois cents mètres à peine de sa maison, en contre-bas. Mais, au bout de trois jours, opprimé continuellement par le besoin d’économie, Vincent trouva cette pension trop coûteuse; et il s’installa au café Ravoux, place de la Mairie.

Ce café existe encore, une petite maison à un étage, au bord de la route, et juste en face de la mairie. Mais les Ravoux ne sont plus là. Trente-deux ans passés.

La mairie, elle, également, demeure toujours, — la mairie si drolatique que Vincent a peinte, tout embarrassée de ses drapeaux, le jour du 14 juillet. Imaginez, sur une petite place, ornée d’un cadre de tilleuls, hérissée à gauche du portique des pompiers; imaginez une petite maison cubique, avec un balconnet, avec un mince campanile, avec du jaune partout, avec un air chinois. Regardez la, la petite mairie ; et, tout d’un coup, vous la verrez vraiment danser, un doigt en l’air. Elle est chinoise, elle est cochinchinoise.

Au café Ravoux, Vincent prit une chambre au fond, au Ier étage. Pour y arriver, on passait derrière le billard, et l’on montait un escalier étroit. La chambre de Vincent se trouvait au bout, après avoir traversé un petit palier.

De là, Vincent, tout de suite, reprit ses toiles et il se mit à travailler ; avec ce peintre, c’est toujours la même phrase qui revient. Mais il convient de souligner cette particularité qu’il ne s’éloigna guère d’un centre de motifs.

Le peintre qui partait autrefois pour les chercher au loin était tué en lui. Et, cependant, quel précieux choix de paysages offrait tout l’arrondissement de Pontoise. Au-dessus de la ville, on rencontrait les villages si pittoresques de Génicourt, de Livilliers, d’Ennery, d’Hérouville, de Fontenelles. La terre se vallonnait; on tombait sur la route si jolie de Beauvais par Méru ; on découvrait des larges champs de blés, des luzernes, des meules de l’année passée. Puis, au-dessus de Valmondois, se tassaient, se dressaient sur des collines d’arbres des hameaux : Verville, les Groues, Orgiveau, les Cocus, la rue Dorée, le Carrouge. Enfin, passé l’Oise, à la belle eau verte, où glissaient lentement des péniches, on comptait, non moins contrastés et attirants, les villages de Méry, de Mériel, de Villiers-Adam, de Frépillon et de Bessancourt. Tous ces bois, toutes ces collines, tous ces villages ne tentèrent point Vincent. Oui, on peut écrire qu’il peignit presque tous ses tableaux d’Auvers, entre le café Ravoux et la maison du docteur Gachet.

Il est vrai que s’étant attaché à un piquet, Vincent pouvait, en tournant, dessiner mille paysages ; et, d’ailleurs, comme il fit à Auvers beaucoup de natures mortes et des portraits, les longues courses ne s’imposaient plus.

Il allait quelquefois, cependant, jusqu’à la halte de Chaponval, où le père Penel tenait un café et distribuait les billets. Vincent convoitait de faire le portrait de la mère Penel; et cela le poussait jusqu’à la halte.

Le père Penel, type de ces ouvriers parisiens qui rêvent tout le temps à la campagne et qui ne souhaitent que de s’y retirer et y mourir, était un ancien graveur en taille douce, las de graver des dessins industriels, des pompes et des détails de chaudière. Venu à Auvers — et ayant trouvé un café libre, il l’avait acheté . Là, il connut vite des peintres : Corot, Delpy, Jules Dupré, Daumier, et même l’inutile Allongé. Et voilà aujourd’hui que Vincent van Gogh lui tombait encore sur les bras. Il l’accueillit avec plaisir. Toutefois, il ne voulut jamais que sa femme posât. Il avait vu de lui un portrait, il avait poussé des cris d’horreur ; — mais, brave homme, il racontait des prétextes à Vincent et il lui laissait de l’espoir.

Vincent rencontrait chez lui un gendarme retraité, nommé Pascalini. Cet ancien pandore se montrait soiffard solide. Quand il apercevait Vincent au motif, il l’abordait par un : « C’est ma tournée, aujourd’hui, Monsieur Vincent! » Et c’était toujours sa tournée ; et ils allaient boire. Plus tard, il eut en souvenir une toile de Vincent; mais, l’ayant vendue, il but tellement qu’il culbuta, se cassa la jambe et en mourut.

Vincent allait le plus souvent chez le docteur Gachet. Il peignait dans le jardin; il peignait également, dans la salle à manger, des natures mortes. Il restait tyrannique, coléreux, n’ayant aucun souci de politesse ou de tenue. Ainsi, quand il voulait peindre chez le docteur Gachet, il dérangeait tout, brusquement, sans ménagement. On devait passer par le moindre de ses impétueux désirs. Car une fois qu’il avait arrêté sa pensée sur un motif à peindre, il fallait qu’il fût exécuté en toute hâte.

Aux premiers jours de juin, Théo et sa femme, invités par le docteur Gachet, vinrent à Auvers. Vincent fut à la gare, pour les attendre ; et il apporta un nid à l’enfant.

Par la glorieuse journée, par le bel Auvers de cette époque, on peut concevoir quelle joie singulière ils ressentirent tous. Vincent, qui avait déjà repris, fidèles, toutes ses tristesses, toutes ses angoisses, fut lui-même ce jour là, en plein équilibre et courageux.

Or, si vous voulez sentir ce que pouvait être une journée de bonheur, là-bas, il faut que vous rasiez, par la pensée, la plupart des maisons construites; il faut que vous sachiez que la jolie rivière était à tous, sans clôtures, sans jardins pour la parquer, — sans maisons de l’autre côté de la route pour la cacher. Auvers était là, adossé à sa colline, sans profondeur, certes; mais les arbres composaient une espèce de décor illimité. Et l’on suivait des sentes maintenant perdues ; et l’on voyait, dans les cours des fermes, des géraniums vits, qui sont les robustes fleurs de l’été…

Théo reparti, Vincent retomba à sa peine. Il travaillait, il peignait toiles sur toiles, avec sa passion dévorante; mais il sentait de plus en plus qu’il ne pouvait éloigner ses transes ; et, alors qu’il croyait, un matin, par exemple, que la journée serait sereine, une horrible peur le jugulait tout à coup.

Il ne se trouvait pas seul, cependant, à présent. Le docteur Gachet le voyait presque tous les jours ; et des peintres américains, un peintre hollandais nommé Hirschig, le recherchaient; mais il ne prenait d’eux aucune énergie, dans l’idée qui revenait que jamais il ne vendrait convenablement ses toiles, que jamais il ne pourrait rendre à son frère tout l’argent qu’il avait reçu ; et, à présent, Théo étant marié, n’était-il pas tout à fait coupable d’accepter de lui encore une aide pécuniaire?.

Il écrivait, sur ce sujet, lamentablement :

« Moi je ne peux dans ce moment que dire que je pense qu’il nous faut du repos à tous. Je me sens — raté. — Voilà pour mon compte — je sens que c’est là le sort que j’accepte et qui ne changera plus… Et la perspective s’assombrit, je ne vois pas l’avenir heureux du tout. »

Et, plus loin, écrivant à Théo et à sa belle-soeur, il ajoute :

« Je cherche d’habitude à être de bonne humeur assez, mais ma vie à moi aussi est attaquée à la racine même, mon pas aussi est chancelant… J’ai craint— pas tout à fait, mais un peu pourtant — que je vous étais redoutable étant à votre charge. »

Et, enfin, malgré tout ce que pouvait affirmer le docteur Gachet, il ne croyait plus à une guérison. Sans doute, à Saint-Rémy, il avait connu les mêmes affres ; il avait douté de toute la science du docteur Peyron, —si, certains jours, il l’avait jugé «très capable». Même à son cher ami Gauguin, qu’il n’avait pas cessé d’aimer, et qu’il eût voulu rejoindre en Bretagne, il avait souvent écrit qu’il s’était vu finir en « état qui dégrade !» Mais, ici, à Auvers, la peur devenait plus aiguë, détruisait sourdement la dernière parcelle d’espoir qui pouvait subsister en lui, l’eût mené tout de suite directement au suicide si des prostrations complètes n’avaient pas, comme à Saint- Rémy, terminé ses crises.

Déjà, à Arles, au moment où tout s’était effondré de ses rêves : sa petite maison de la place Lamartine perdue pour lui, ce séjour qu’il eût voulu si long dans le Midi, — tout cela anéanti par la méchanceté des hommes, il avait souvent pensé alors à terminer brusquement sa vie; et, un jour, il avait écrit à Théo:

« Si j’étais sans ton amitié on me renverrait sans remords au suicide et quelque lâche que je sois je finirais par y aller. Là, ainsi que tu le verras, j’espère, est le joint où il nous est permis de protester contre la société et de nous défendre.

Baudelaire, dans le même ordre d’idées, avait déjà justifié ainsi la mort volontaire de son ami le doux poète Gérard de Nerval.

Puis, Vincent Van Gogh étonnait brusquement, en s’occupant de nouveau de tout : de couleurs, de factures, de projets de tableaux. Ainsi, pour ses meubles laissés à Arles, et que les Ginoux devaient lui envoyer à Auvers, il leur adressait la lettre inédite suivante :

Mon cher Monsieur Ginoux,

« Celle-ci pour vous prier de vouloir bien expédier par petite vitesse mes deux lits et les garnitures de lits qu’il y a encore chez vous.

« Je crois qu’il sera sage de vider le paillasson, car la paille coûtera autant comme frais de transport que d’en acheter de la nouvelle.

« Le reste des meubles, ma foi, il y a par exemple la glace que je voudrais bien avoir. Vous collerez des bandes de papier dessus pour empêcher que cela se casse — mais les deux commodes, chaises, tables vous pourrez les garder pour votre peine et s’il y avait encore des frais vous me le feriez savoir.

«Je regrette beaucoup d’être tombé malade le jour que je suis venu à Arles pour prendre congé de vous tous — j’ai été malade deux mois, depuis, sans pouvoir travailler. — A présent pourtant je suis encore remis complètement. Mais je vais retourner dans le Nord et donc, mes chers amis, en pensée je vous serre la main bien fortement ainsi qu’aux voisins et croyez que là-bas je penserai encore souvent à vous tous, car c’est vrai, comme me dit Mme Ginoux, que quand on est amis on l’est pour longtemps. Si par hasard vous verriez les Roulin vous n’oublieriez pas de leur dire bien le bonjour.

« Donc je termine la présente, espérant que Madame Ginoux est tout à fait remise de son malaise et vous serrant encore la main, croyez-moi

tout à vous,

VINCENT.

Veuillez adresser les lits

Monsieur V. Van Gogh

Paris

Petite vitesse

en dépôt en gare.

« Je ne compte rester à Paris qu’une quinzaine tout au plus, puis je vais travailler à la campagne; c’est pourquoi prenez bien soin de mettre sur l’adresse en dépôt à la gare. Sans cela, si vous avez à m’écrire, mon adresse à Paris est 19, Boulevard Montmartre.

Maison Boussod et Cie.

Et c’était cette autre lettre encore inédite :

« Mes chers amis Ginoux, de suite je veux répondre à la lettre de Mme Ginoux pour dire que j’ai été bien content d’avoir de vos nouvelles ; je regrette bien que M. Ginoux se soit blessé et ait tant souffert. Je vous en prie, faites faire l’emballage de mes affaires par quelqu’un pour que lui ne s’éreinte pas avec; je vous rembourserai volontiers de tous les frais que vous pourrez avoir, mais que lui ne se fatigue pas trop de peur que sa blessure ne s’ouvre. Mais ainsi j’y compte que vous expédierez samedi, car j’attends après. Oui, moi aussi, j’ai bien regretté de ne pas pouvoir revenir à Arles pour prendre congé de vous tous, car vous savez bien que je m’étais attaché à gens et choses de chez vous d’une amitié sincère. Mais dans les derniers temps j’attrapais davantage la maladie des autres que de guérir la mienne. La société des autres malades m’influençait mal et enfin je n’y comprenais plus rien. Alors, j’ai senti qu’il valait mieux essayer un changement et, d’ailleurs le plaisir de revoir mon frère, sa famille et les amis peintres jusqu’à aujourd’hui m’a fait du bien et je me sens absolument calme et en état normal. Le médecin d’ici dit qu’il faut se jeter dans le travail en plein et ainsi me distraire.
« Celui-là se connaît bien en peinture et aime beaucoup la mienne, il m’encourage fort et deux, trois fois par semaine, il vient passer quelques heures avec moi pour voir ce que je fais.
« Ils ont deux fois écrit un article sur mes tableaux. Une fois dans un journal parisien et l’autre fois à Bruxelles où j’avais exposé et maintenant, dernièrement encore, dans un journal de mon pays la Hollande et cela fait que beaucoup de gens ont été voir mes tableaux. Et ce n’est pas fini. Il est d’ailleurs certain que depuis que j’ai cessé de boire j’ai fait du meilleur travail qu’auparavant et il y a toujours cela de gagné.

« Mais je pense souvent à vous tous encore on ne peut pas comme on veut dans la vie, là où on se sent attaché le plus il faut partir, mais les souvenirs restent et l’on se souvient — obscurément comme dans un miroir — des amis absents.

« Ainsi j’espère que l’expédition pourra se faire samedi. Voici encore l’adresse :

Vincent Van Gogh,

chez Ravoux place de la Mairie

Auvers-sur-Oise

(Seine-et-Oise)

Petite vitesse.

« Comme cela, il ne saurait y avoir erreur. Et, je vous remercie d’avance de votre peine mais que Ginoux prenne un homme pour faire l’emballage et ne s’éreinte pas, je vous rembourserai les frais.

« Vous souhaitant bonne santé et complète guérison, salutations bien cordiales.

Vincent Van Gogh

Au commencement de juillet, Vincent revint à Paris chez son frère; et là le visitèrent Albert Aurier, Lautrec, Emile Bernard et quelques autres peintres. Mais, à peine arrivé, il voulut repartir.

Il regagna donc Auvers ; et il se mit à peindre des portraits. Après celui du docteur Gachet, dont il fit une variante, il peignit Clémentine Gachet devant un piano; la Demoiselle de chez Ravoux; les Fillettes du garde-barrière d’Auvers; puis, après avoir peint des champs de blé, là-haut sur le plateau, toujours sur des toiles de 30, il s’éprit du Jardin de Daubigny; et il le représenta deux fois. Il décrira ces nouvelles toiles, comme il l’avait fait si lyriquement à Arles et à Saint-Rémy ; et l’on retrouvera ici les «états» de sa merveilleuse intelligence, qui ne sombrait momentanément que sous les coups répétés du mal. Il expliqua ainsi sa toile du Jardin de Daubigny.

« Avant-plan d’herbe verte et rose. A gauche un buisson vert et lilas et une souche de plante à feuillages blanchâtres. Au milieu un parterre de roses, à droite une claie, un mur, et au-dessus du mur un noisetier à feuillage violet. Puis une haie de lilas, une rangée de tilleuls arrondis, jaunes, la maison elle-même dans le fond, rose, à toits de tuiles bleuâtres. Un banc et trois chaises, une figure noire à chapeau jaune et sur l’avant-plan un chat noir. Ciel vert pâle. »

Assurément, quand on revoit aussi par la pensée tous les autres magnifiques commentaires qui accompagnent chacun de ses tableaux, commentaires qu’il faut lire dans les lettres à son frère et dans celles à Emile Bernard; — quand on songe au pénétrant et continuel examen qu’il fit de lui-même, aux surprenantes investigations qu’il poussa au plus profond de sa conscience; — quand on étudie le développement de cette intelligence lucide, précise, de qualité presque incroyable; — quand, enfin, on veut voir de quelle force fut, au milieu des pires situations physiques et morales, le pouvoir de contrôle de cet homme, — on peut bien affirmer, certes, que Vincent Van Gogh ne fut pas un fou au sens où le public l’entend ; mais seulement — et ce fut assez ! — un homme atteint d’une maladie nerveuse — avec troubles mentaux ou crises passagères, qu’on eût dû, mieux, certains jours, arracher à lui-même. Et, ainsi l’on peut peut-être affirmer encore que le drame de l’oreille coupée ne fut que l’aboutissement des terribles et surexcitantes discussions que Vincent eut, à Arles, avec Gauguin. Discussions, dont il put dire lui-même :

«Gauguin et moi nous causions de peinture et d’autres questions de façon à nous tendre les nerfs jusqu’à l’extinction de toute chaleur vitale.»

Et encore :

« Avec Gauguin et moi, la discussion est d’une électricité excessive, nous en sortons éreintés. »

Un jour, l’idée nous vint de faire lire le Me volume des lettres de Vincent (Arles, Saint-Rémy et Auvers) à un chirurgien et docteur en médecine, dont la vive intelligence, à formes multiples, rayonne passionné.. ment sur tous les sujets. Ce chirurgien, tous mes amis savent qu’il se nomme Christian Dupinet. Après avoir étudié le livre que je lui avais confié, il me dit :

« J’avoue, mon cher Coquiot, que vous m’avez fait lire un des livres les plus beaux et les plus intéressants qui soient; et je comprends qu’il vous ait passionné. Assurément, ce littérateur improvisé, plein d’un lyrisme aussi inattendu, aura augmenté, si je puis dire, votre admiration pour le peintre et l’aura certainement quelque peu transformée.

« Quant à la maladie de Van Gogh (Bien entendu, c’est là que, moi, je voulais en venir !), il est très difficile, d’après ses lettres seulement, de la définir d’une façon très précise.

« Il eut, m’avez-vous dit, la syphilis. Et les accidents dont il a été victime sont-ils la conséquence de cette syphilis? Les excès de tabac, de café et d’alcool ayant surexcité à un degré incroyable un cerveau en perpétuelle ébullition, ont-ils contribué, de concert avec les spirochètes, à l’effondrement d’un homme dont les facultés de l’esprit étaient si harmonieusement établies ? Cela est possible, très probable, sinon certain.

« Quant à l’épilepsie — le docteur Peyron, à Saint-Rémy, se raccrochait, dit Vincent lui-même, à cette maladie —, elle peut n’avoir été que symptomatique. De plus en plus, en effet, l’épilepsie, maladie autonome, perd du terrain, et un jour viendra où elle ne sera plus considérée que comme un syndrome.

« Pouvons-nous dire maintenant que Vincent Van Gogh fut atteint de paralysie générale ? Certes, la paralysie générale, si injustement dénommée, se manifeste sous tellement de formes que les personnes non initiées comprennent avec difficulté l’opposition constante entre le nom et la chose. C’est pourquoi il faut plutôt parler ici de méningo-encéphalite diffuse et non de paralysie générale.

« Pour mon compte, je crois que Vincent Van Gogh fut atteint de méningo-encéphalite diffuse — à forme larvée et quelque peu particulière —, et que tous les accidents pour lesquels il fut traité ne furent que des symptômes ou un syndrome qu’on a à tort pris pour une affection autonome. »

Le placement de Vincent à Saint-Rémy, où on le laissa « végéter avec des malades corrompus profondément », comme il le dit lui-même, fut, en tout cas, une lourde faute. Seul, Théo reste au-dessus de tout reproche. Il ne savait pas; il se laissa conduire par les médecins. Il eût fallu garder Vincent dans une simple maison de repos, et lui permettre de peindre sans répit; — car, trop souvent, sous prétexte de soins, aussi bien à Arles qu’à Saint-Rémy, durant de longues semaines, tout travail lui fut interdit. Or, en dernier lieu, que fit le docteur Peyron? Rien, nous l’avons dit. Oui, directeur de pension de famille, où les pensionnaires étaient plus ou moins déments — et c’est tout ! D’ailleurs Vincent ne put-il pas écrire, à ce sujet, lui-même :

« Pour moi la santé va bien de ces jours-ci; je crois bien que M. Peyron a raison lorsqu’il dit que je ne suis pas fou proprement dit, car ma pensée est absolument normale et claire entre temps et même davantage qu’auparavant. »

A Auvers, Vincent n’est pas entouré d’une meilleure protection. Cette fois la pension de famille de Saint-Rémy est ouverte ; on applique le système de l’open door ; mais le docteur Gachet, spécialiste maintenant des maladies du coeur, ne peut pas mieux sauvegarder Vincent que le docteur Peyron. Théo, lui, donnait à son frère toute sa vie. Sur un efficace conseil du docteur Peyron, il eût tout de suite repris Vincent avec lui…

Tout d’un coup, Vincent se sentit seul, effroyablement. Il lui sembla que tout le monde se détournait de lui, l’évitait, et cela était en partie exact; car il se montrait si facilement irascible.

Un jour, en exemple, se trouvant chez le docteur Gachet et remarquant une toile de Guillaumin qui n’était pas encadrée : Une femme nue couchée, il s’emporta, comme il la trouvait très belle, dans une injurieuse colère ; et, en exigeant qu’elle fût encadrée sur le champ, il enfonça la main dans la poche de son veston, y cherchant peut-être un revolver. Mais le docteur Gachet, résolument, le fixa dans les yeux ; et Vincent recula, s’enfuit.

Il fut plusieurs jours sans oser revenir chez son ami. On le vit errer dans les champs, ne peignant plus, l’air hagard. Ce qu’il n’avait jamais fait, il suivait l’Oise, s’arrêtant quelquefois pour regarder l’eau, fixement. Les péniches qui dormaient là, jaunes, vertes ou rouges, le fascinaient ; puis il remontait d’un élan brusque vers Auvers ; et il marchait furieusement devant la maison du docteur Gachet, ne se décidant pas à entrer.

Soudainement, le mal dont il souffrait, précipita ses coups. Des nuits sans sommeil l’épuisèrent. Il raconta à Ravoux qu’il ne pouvait plus tenir, qu’il sentait la vie s’en aller de lui. Et comme l’aubergiste, par des paroles gaillardes, s’efforçait de l’encourager à vivre, Vincent ne lui répondait plus que par un sourire triste. Et il pensait à Monticelli dont il avait pu dire :

« Considérant toutes les misères de ses dernières années, y a-t-il de quoi s’en étonner qu’il ait fléchi sous un poids trop lourd, et a-t-on raison lorsque de là on voudrait déduire qu’artistiquement parlant il ait manqué son oeuvre ? J’ose croire que non, il y avait du calcul bien logique chez lui et une originalité de peintre, qu’il demeure regrettable qu’on n’ait pas su soutenir de façon à en rendre l’éclosion plus complète. »

Un jour, Vincent eut encore la force de peindre des Corbeaux au-dessus d’un champ de blé, là-haut, sur le vaste plateau; puis il rentra sans rien dire aux Ravoux, et il se jeta sur son lit, où il dormit toute une longue nuit. Il resta plusieurs jours sans quitter l’auberge.

Mais, vers la fin de l’après-midi du 27 juillet, il sortit sans une toile ; et il s’engagea derrière le château d’Auvers, grande bâtisse d’un blanc jaunâtre, sise sur une hauteur, dans les arbres. Pas d’ornements; tout le charme existe dans les proportions de la façade, des fenêtres et du toit.

C’est ce château qui figure précisément dans ce tableau de Vincent : Effet de soir : « Deux poiriers tout noirs contre ciel jaunissant; avec des blés et dans le fond violet le château encaissé dans la verdure sombre ».

Un paysan que j’ai retrouvé et qui se souvient de Vincent, le vit ce jour-là; et il lui entendit dire : à c’est impossible, impossible! » Mais Vincent était toujours un peu « bizarre », me dit-il ; et il ne le considéra pas davantage.

Quelques heures plus tard, on vit Vincent rentrer chez Ravoux. Il revenait courageusement, heureux peut-être, s’étant tiré en plein corps une balle de revolver. Il monta dans sa chambre ; et il demanda qu’on le laissât tranquille.

Mais Mme Ravoux, voyant du sang sur ses vêtements, courut appeler le docteur Gachet et le docteur Mazery. Ce jour-là, c’était un dimanche, le docteur Gachet et son fils pêchaient dans l’Oise. Quand le docteur Gachet arriva, Vincent lui dit tout de suite qu’il avait agi en pleine conscience.

Il portait sur lui une dernière lettre adressée à Théo, et il y avait écrit cette phrase : «Eh bien, mon travail à moi, j’y risque ma vie et ma raison y a fondré à moitié».

La balle, des côtes, avait glissé dans l’aine. Vincent, stoïque, demanda sa pipe et il fuma.

Il eût fallu peut-être tenter une intervention chirurgicale. Mais, à Auvers, elle se présentait trop compliquée; et les docteurs n’essayèrent point de la réaliser.

Le docteur Gachet pensa tout de suite à prévenir Théo ; mais Vincent refusa de lui donner l’adresse de son frère. Le docteur Gachet fit alors porter par le peintre Hirschig une lettre chez Boussod et Valadon, au n° 19 du boulevard Montmartre. Elle était ainsi conçue :

«Cher Monsieur, j’ai tout le regret possible de venir troubler votre repos. Je crois pourtant de mon devoir de vous écrire immédiatement. On est venu me chercher à 9 heures du soir aujourd’hui dimanche de la part de votre frère Vincent qui me demandait de suite. (Moi — C’était le dire seul de Mme Ravoux). Arrivé près de lui, je l’ai trouvé très mal. Il s’est blessé… N’ayant pas votre adresse qu’il n’a pas voulu me donner, cette lettre vous parviendra par la maison Goupil…»

Théo accourut; il revenait de conduire sa femme et son enfant en Hollande. Il prit son frère dans ses bras, et il l’étreignit de toute son affection. Et comme il lui disait qu’on allait le sauver, Vincent, doucement, répondit : « C’est inutile! la tristesse durera toute la vie. » Et il passa la journée du 28 juillet à réconforter son frère, à parler de toute leur famille; et, le 29 juillet, à une heure et demie du matin, exactement, n’ayant pu s’acquitter envers Théo et envers la vie, Vincent rendit l’âme, comme il l’avait promis!

Théo écrivit à sa mère :

Chère mère,

« On ne peut pas trouver de consolation… C’est une douleur qui me suivra longtemps et que je porterai toute ma vie en moi. Tout ce que l’on pourrait dire maintenant, c’est qu’il a trouvé la paix qu’il avait réclamée lui-même… O mère, il était tout mon frère ! …»

« L’enterrement eut lieu, m’a dit M. André Bonger, par une journée splendide et d’une chaleur excessive. Je ne me souviens pas de l’heure exacte, mais je pense qu’il était environ midi.

« Nous avions silencieusement déjeuné dans une petite pièce de l’auberge. Dans la chambre mortuaire, des amis avaient accroché les dernières toiles du peintre, d’une impression poignante.

« Théo et moi, nous conduisions le deuil.

« Lui et moi, nous avons fait tomber une pelletée de terre sur le cercueil, descendu dans la fosse. Le docteur Gachet a prononcé un bref discours, auquel Théo a répondu par ces quelques mots qui me sont restés gravés dans la mémoire : « Messieurs, je ne saurais vous faire de discours, mais je vous remercie du fond du coeur. »

« Je ne me souviens pas des noms de tous ceux qui ont assisté au convoi ; mais il n’y avait pas plus d’une douzaine d’amis et quelques gens du pays qui étaient venus sur la prière du docteur Gachet.

« Aux côtés du docteur Gachet, il y avait le père Tanguy, Emile Bernard, Laval (le peintre, compagnon de Gauguin à la Martinique), Hirschig, — un autre peintre hollandais, Van der Valk, qui travaillait à Auvers, et Mlle Mesdag, devenue ensuite sa femme.

«Je ne saurais vous faire un portrait complet de Vincent dans l’espace d’une lettre. Il est tout dans son oeuvre et dans sa correspondance. C’était le plus noble caractère d’homme qu’on pût rencontrer ! Franc, ouvert, vif au possible, avec une certaine pointe de malice drôle. (Moi. — Et ceci n’en fut-il pas un trait quand il écrivit à son frère:

« Ce n’est pourtant pas mal trouvé qu’un journaliste conseille au général Boulanger de se servir désormais pour donner le change à la police secrète, de lunettes roses, qui selon lui iraient mieux avec la barbe du général. Peut-être cela influencerait-il d’une façon favorable, déjà tant désirée depuis si longtemps, le commerce des tableaux. ») Excellent ami, termine M. André Bonger, inexorable juge, dépourvu d’égoïsme et d’ambition, comme le prouvent ses lettres si simples, où il est aussi bien lui-même que dans ses innombrables toiles. »

La santé précaire de Théo ne résista point à sa profonde douleur. De jour en jour, la maladie sans trève l’accabla. Vincent appelait son frère. Transporté dans une maison de santé à Utrecht, Théo y mourut, quelques mois après Vincent. le 21 janvier 1891.

Un dimanche du mois de décembre 1921, j’allai à Auvers, avec ma femme et le peintre Giran-Max, pour voir la tombe de Vincent.

C’était une belle journée froide, et de gros nuages blancs s’arrondissaient sur un ciel bleu. Il avait plu dans la nuit, et nous marchions sur un sol mou; mais le vent soufflait et nous poussait là-haut vers le cimetière, qui est un carré entouré de murs et pris sur le plateau des champs.

Nous allâmes à l’aventure dans ce cimetière blanc, comme tous les cimetières où la guerre a jeté des morts si jeunes et tant de pierres si blanches; nous cherchions Vincent; et nous vîmes d’abord les tombes de Goeneutte, de Murer et de Madame Chevalier.

Nous n’avions aucune hâte; un plaisir d’une nature singulière nous retenait dans cet amas de croix ; nous y étions venus pour Vincent; il était là, quelque part. Nous avions peur de le trouver trop vite. Et chacun de nous songeait à sa tombe.

Nous redoutions de la trouver banale, d’un modèle suranné, une stèle de pierre portant un médaillon en bronze. Lui qui avait été si pauvre, si obscur! Et nous cherchions vraiment ce monument-là, obsédés par toutes les sottises de pierre qui sont dans tous les cimetières, et qui abondent aussi au cimetière d’Auvers. Nous regardions autour de nous, devant nous, en marchant sur le gravier, dans la paix de ce jour de repos. C’est ici un champ nu, sans arbres . Des meules de blé montaient derrière un mur; et des sapins, là-bas, plantés en dehors, bordaient un côté du grand carré de silence.

Tout à coup, nous tombâmes sur la tombe de Vincent, une simple pierre debout, arrondie au sommet; et il n’y avait pas une seule tombe, il y en avait deux, côte à côte!… Certes, on éprouve, dans la vie, des stupeurs inouïes ; le plus équilibré subit même, quelquefois, d’absurdes hallucinations; mais nous étions trois ici, dans le jour éclatant d’une lumière bleue, en proie à une forte, à une inexprimable émotion peut-être, mais nous regardions de tous nos yeux, nous nous penchions sur les deux pauvres pierres ; à un moment nous nous considérâmes tous trois avec de l’inquiétude dans les yeux; mais il était impossible de croire qu’un commun vertige nous prenait tous trois; il y avait bien là, devant nous, devant un mur, sur un parterre d’herbes sèches, il y avait bien deux pierres, deux tombes, sur lesquelles nous pouvions lire : Ici repose Vincent Van Gogh; Ici repose Théodore Van Gogh!…

Ah! nous devinâmes tout de suite quelle main pieuse avait réuni les deux frères!… Il est, là-bas, en Hollande, à Amsterdam, une femme généreuse, au grand coeur pétri d’amour et de dévouement, qui a, un jour, ramené le corps de Théo à Auvers, pour que les deux frères, qui s’étaient tant aimés, fussent dans le sommeil de la mort encore côte à côte. Et cette femme avait sacrifié son immense chagrin à l’amitié des deux frères. Elle perdait deux fois son mari; mais elle le donnait à Vincent!…

Quel auguste repos ici pour les frères Van Gogh! Le soleil, aujourd’hui, caresse ces deux pierres; le soleil que Vincent adora. Et, au-dessus des deux tombes, s’élèvent les meules. On en compte, dans la vaste campagne, plus d’une quarantaine. Elles sont là, comme desséchées, comme si elles devaient s’en aller en poussière avec Vincent.

Voici, encore, toute la vie des champs qui fut sa passion. Voici des herses, des charrues, d’autres instruments agricoles. Tout est là immobile, paisible. Quelle communion entre ces deux Hollandais, que la vie supplicia, et qui sont enfin réunis dans l’énorme silence : «Ici repose!» sous le plein soleil de France !

Là-bas, volent des bandes de corbeaux. Ce sont les oiseaux que Vincent peignit dans sa dernière toile. Ils croassent; tandis que, dans les fermes, les coqs s’égosillent…

Il repose, là, Vincent, en pleine terre qu’il aima. Aux saisons diverses, reviennent les semeurs, les moissonneurs, les laboureurs; tout l’actif et opiniâtre travail qui l’enchanta. Et, en couronnement, on dresse un jour les hautes meules ; mais elles se tassent massives et calmes pour son repos; elles n’ont plus les aspects de torches incendiaires qu’il leur infligea… L’homme qui monte du pays pour labourer, pour semer, pour moissonner, ignore qu’il compose, qu’il fait revivre, autour de la tombe de Vincent, un si grand nombre de ses merveilleuses toiles, où tout est en mouvement exaspéré de vie ; mais l’homme fidèle, reparaît toujours…

Nous restons là, à regarder, à rêver… Mais tout à coup le vent ploye les sapins; et ils se convulsent en de longs frémissements, en des craquements de branches. Les nuages galopent dans le ciel et le vent renverse les couronnes de l’humble cimetière. Je songe au mistral, à Vincent. Le vent terrible est venu lui donner ici aujourd’hui sa grande fête hurlante…..

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