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Vincent Van Gogh à Arles

A Arles, toute sa personalité, toute sa fougue, éclatent. C’est total d’un coup. Le soleil l’arrache à toutes ses premières œuvres. Il peint, furieux de produire, exaspéré de couleurs vives et ayant répudié tous les mélanges.

Là, aussi, se servant d’un roseau, taillé comme une plume d’oie, et se souvenant d’Hokousaï, — dont les trois merveilleux albums représentant les Cent vues du volcan Fouji restent à jamais dans sa mémoire! les Cent vues du volcan Fouji — où il a vu, avec quel ravissement enchanté, les émouvantes manières de dessiner les terrains, l’herbe, les arbres, le soleil, les chaumes, les fleurs des vergers, les déchirures des montagnes! — se souvenant d’Hokousaï, encore et toujours, pour représenter les barques à la proue recourbée, les zébrures de la pluie, l’eau qui palpite, les vagues qui se heurtent en volutes, en accroche-coeur griffus, — il tire de ces mémorables souvenirs un dessin qui est pourtant le sien, le dessin de ses toiles : en hachures, en points, en ronds, toujours tout cela en mouvement, sous l’incendie du soleil et l’incendie de son sang. Ses peintures? Elles ne se montrent plus également immobiles. Tout vibre, tout oscille, tout flambe, tout est en bouleversement : les maisons, les arbres, les personnages, les cheminées d’usines, les astres eux-mêmes!… A côté de cette peinture-là, presque tout paraît froid, sans vie. Peinture d’exception!

Ici, Vincent Van Gogh a toutes les hardiesses, tous les emportements. De toutes ses forces, chaque jour, il veut lutter avec le soleil, ou du moins le transporter, comme il le voit, sur sa toile, pour que sa toile embrase à son tour les murs blancs de sa chambre. Il a le délire du jaune; et il le crie à tout propos. Il ne peint jamais avec calme; il est sans cesse en période agitée. Mais il sait d’avance ce qu’il veut faire : il a raisonné au sujet de sa toile ; aussi, quand il l’attaque, sa main court aussi vite que sa pensée. Il ne compte pas toujours faire une œuvre admirable; il ne compte que sur le nombre de ses peintures. Plus on en dénombrera, plus la chance, pour lui, sera grande d’avoir accompli de temps à autre une œuvre louable. Il répond, picturalement : faut-il donc dormir sur un tableau pour produire un chef-d-œuvre?…

Vincent eût cru constamment au feu central de la Terre, qu’il n’eût pas davantage enflammé ses toiles. Même quand elles présentent, relativement, une apparence de repos, elles brûlent. Elles brûlent de leurs couleurs pures, commes rajeunies, comme vives, — ou comme, parfois, cendrées; — mais, chaque fois, elles jaillissent d’un foyer incandescent. On les a comparées souvent à des pierreries; c’est une sottise. Elles ne projettent pas d’éclairs, — elles sont embrasées intérieurement, — uniformément.

A Arles, c’est donc l’épanouissement. Vincent Van Gogh nous impose toutes ses qualités, toute son originalité. Et ce qu’il nous offre là, en présence, c’est un ensemble tellement inattendu, tellement invu, que, pour qualifier leur effarement, certains « connaisseurs » n’hésitent pas à mettre de telles extraordinaires réalisations au compte de la folie.

On le voit, c’est simple! Nous ne comprenons pas ce génie, nous ne sommes pas fortement secoués par lui : c’est un fou! Si vraiment Cézanne, le haut Cézanne lui-même, a proféré de telles paroles honteuses, tant pis pour sa mémoire!

Alors que la folie soit enviable! la folie qui apporte un tel dessin enthousiaste, d’un si haut style, chaleureux, halluciné, et si souverainement affirmatif! La folie qui accorde ce merveilleux assemblage de tons, cette incomparable association de toutes les flammes, cinglées, dardées par le soleil!

Ah! quel ravissement inconnu chaque fois en présence d’un tableau arlésien de Vincent Van Gogh ! Que Dieu me garde de les décrires ces paysages où tout vit de la plus intense façon, où l’herbe s’irise de lumière comme la feuille, comme la maison, comme le nuage! Ces portraits aussi où chaque pli de l’épiderme aggrave le caractère et où la lumière colorante, toujours, anime d’une vie troublante tous les détails d’un visage. Enfin, tant de natures mortes où les objets, fleurs et fruits, cruches et harengs, portent des frénésies inédites de couleur.

Et quelles inventions, ce peintre affirma! C’est lui, le premier, qui nous a fait comprendre les vallonnements du sol, les bosses et les creux, le sourd travail de l’humus. C’est lui, le premier, qui a dressé des meules vivantes de toute leur germination, bossuées, infléchies, creusées ou redressées par les vents qui balayent plaines et collines de leurs longs mugissements.

Il a imposé à tout cela, arbres, champs, nuages, maisons, meules, de telles formes imprévues, de si singuliers aspects, que l’on s’inquiète d’abord, parce que l’on croit à quelque sorcier célestre qui a voulu brûler toutes les choses terrestres. Mais tout, dans l’œuvre de Vincent Van Gogh, flambe ainsi de vie et de mouvement. Rien n’est figé. C’est de la galopade de choses arrêtée brusquement d’un poing furieux. Et tout palpite sous ce poing, tout se transformr en chaleur, tout rougeoie, tout prend feu.

D’autes fois, car ce peintre est un peintre d’amour, le Printemps lui accorde les fleurs roses et blanches de ses arbres en fleur. Tout est virginal, alors, en communion de pureté, les branches fines, les pétales si menus, si fragiles, si délicats, si crées pour des bouches d’anges. Et l’herbe reçoit au bout de ses tiges les pétales qui tombent. Jardin de chasteté dont la vie s’échappe goutte à goute, sous l’écharpe bleue ou verte du ciel.

Enviable folie, oui, toujours, je te réclame; c’est toi qui jettes sur la mer Méditerrannée les dansantes barques blanches. C’est toi qui fais doucement tomber la pluie, comme elle tombe dans les estampes japonaises, si dolente, si lente, en baisers humides aux arbres, aux épis et aux toits de tuile. Enviable folie, c’est toi encore qui ploies si amoureusement les lourds épis des plaines; et c’est toi, toujours, qui poses aux hautes cheminées les panaches de fumée qui s’enroulent et se déroulent devant l’orbe du soleil. Soleil enfin, par toi folie, si magnifique, qui brûle souverainement en pleine nue, générateur des Mondes et source de la Vie!

O paysages de tant d’autres peintres! Puérilités, enfantillages ridicules! Tout est éteint dans leurs œuvres, immobile, solidifié devant notre ennui! Le soleil, la lumière, les vents, ignorez-vous donc, ô peintres, tous ces éléments de vie? Mais la vie palpite dans le plus petit coin de nature, dans l’arbre qui se nouririt à toute seconde de sa séve, dans la terre elle-même, qui vous semble inerte, et qui est sans trêve en enfantement.

Et c’est cela, le battement de la vie, qui reste la forte découverte de Vincent Van Gogh. Il l’a perçu partout ; il l’a exprimé partout, rageusement, intensément, même dans le moindre de ses croquis. Pas une ligne, pas un point, qui, chez lui, ne soient vivants. Il n’est pas un peintre venu de chez les morts ; il a brûlé sa propre vie au soleil de Provence ; il a, follement, supporté toutes les flèches que lui décocha le soleil ; et son sang, il ne le sentait pas couler par ses multiples blessures ; il demeurait face à son ennemi, des heures, des jours, des mois ; et cet ennemi-là, implacable Sagittaire, il ne cessait pas de l’adorer — et de lui sourire, toute sa face vers lui, toute sa pauvre face brûlée, ravagée, où la névrose se développait, confiante, tellement il lui offrait l’hospitalier foyer de son cerveau!

Et les autres peintres, lâches, redoutant tout effort, voudraient s’égaler à ce monstre! Quelle d »rision! S’il a peint, Vincent Van Gogh, des paysages inouïs, de prodigieux portraits, c’est que, lui a sacrifié, sans rien mesurer, toute sa vie. Surhumain renoncement! Le facteur Roulin, L’Arlésienne, La berceuse, Le vieux paysan au chapeau, Le jeune moissonneur et cinquante autres chefs-d’œuvre, c’est un ensemble nourri de toute sa raison, de toute son existence. Au bout, le suicide! Il y pensait déjà.

Oui, quand il tomberait à bout de forces, exsangue, débile à ne plus pouvoir se jeter sur la toile, eh bien! sa vie serait faite. Il la terminerait brusquement, et tout serait dit. Mais, pour l’instant, c’est l’œuvre à accomplir qui se dressse devant lui.

Et Vincent Van Gogh accumule les dessins, les tableaux. Son œuvre d’Arles est formidable. S’il trouvait plus de modèles, il travaillerait encore davantage. Ce géant commanderait mieux encore au sommeil et à la faim. Il possède en lui des vertus miraculeuses. Il réclame toujours du travail, des modèles vivants. Les humbles seuls veulent poser pour lui ; mais leur temps est ménagé. Vincent Van Gogh s’acharne. Il demande sans cesse de la couleur, des toiles. Il peint furieusement ; il sait que les pires catastrophes le menacent. Il peint tout affaibli de privations ; et cependant il enfante une des plus merveilleuses œuvres picturales qui soient. Il monte, lui aussi, à son Golgatha ; il traîne comme une croix tout son pesant havresac de peintre ; mais, devant la toile, son cerveau redevient puissant, baigné de génie ; — et il se met à peindre. Cette œuvre d’Arles! Elle a touché à tout, à toutes les choses de la Terre. Vincent Van Gogh avait soif de peindre toute la vie. Quand il ne pouvait sortir, il peignait des tournesols, ces insolites et massives fleurs, et il les sculptait en cibles durables pour le soleil. Ou bien il prenait des fruits, des objets de cuisine ; et il dressait ces natures mortes qui font paraître les autres natures mortes, celles de Cézanne exceptées, si inavouables. Tout ce qu’il entreprenait, il la marquait d’un impérissable dessin tout en peignant; — il avait dit : « J’y suis arrivé maintenant de parti pris de ne plus dessiner un tableau au fusain. Cela ne sert à rien, il faut attaquer le dessin avec la couleur même pour bien dessiner »; — et il fixait les plans et les plans et les « volumes », avec une forte inconnue. Je voudrais bien, pour plaire en passant à mes contemporains, le rapprocher de quelque peintre fameux; mais, vraiment, si vous avez entendu dire, par exemple, que l’Arlésienne à l’ombrelle, ressemble à un Frans Hals, voulez-vous que, moi, je vous suivre? Ne me demandez pas, par Dieu, une sottise aussi certaine? De même, ne me faites pas dire que le Portrait d’un jeune moissonneur, bien que très serré, rappelle Holbein!

J’avoue, en toute sincérité, qu’il est cuisant de ne pouvoir affirmer que Vincent Van Gogh descend tout entier de tel ou tel maître. Je pleure sur un tel état de choses avec les honnêtes gens qui méprisent toute suprématie. Mais, je suis bien forcé de dire que Vincent se montre d’une originalité « suffissante . »

La prétendue folie — j’y reviens — a, tout de même du bon; car ce fut elle sans doute qui permit à Vincent de dessiner et de peindre avec une sincérité si entière, en dehors de toute préoccupation. Certes, il n’a jamais cessé de penser aux maîtres qu’il aimait par dessus tous : Rembrandt, Delacroix, Monticelli et quelques autres; mais, dès qu’il était en face du motif, sa passion l’emportait; et il peignait entraîné par la couleur, ayant jeté tout le lest de ses souvenirs! De nouveau, il pensait à eux, une fois ses tableaux peints; et il leur ouvrait alors toutes grandes les portes de son actif cerveau.

Il faut noter tout de suite que l’influence du mistral fut certaine sur Vincent Van Gogh. Sa violance se décupla quand il se vit aux prises avec le fougueux vent de Provence. Pas de temps à perdre, peindre vite, en touches brutales, heurtées, mais sûres; impossibilité de « peloter » le motif, comme disent tous les peintres, à la manière de Renoir. Pas de caresses; des coups de brosse sautant sur les courtes accalmies. Et défendre encore son chevalet, sa toile, tout cela qui gémit et menace à toute seconde de s’abattre sous les cinglantes lanières de la tempête!

Il écrit à son frère Théo :

« Je t’ai déjà dit que j’ai toujours à lutter contre la mistral, qui empêche absolument d’être le maître de sa touche. De là le « hagard » des études. »

Et l’on remarque que les objets, arbres, meules, champs de blé oscillent, se penchent, se redressent, se tordent, en langues de feu. Vincent Van Gogh ne pouvait pas ne pas être enchanté de cette démence des choses. Cela s’accordait si nettement avec sa nature. Ce mouvement perpétuel épousait la continuelle exaltation de son cerveau. Toute la vie toujours dansait ou brûlait autour de lui. Et il commentait toutes ses alertes, toutes ses lassitudes, mais aussit toutes ses ivresses à vivre dans un tel pays courroucé!

Pourtant que l’on songe pas à des toiles toutes sommairement exécutées. Elles sont nombreuses les toiles qu’il a terminées avec une patience de Japonais ; les paysages « où tout était petit », comme il disait, et où il n’a rien omis. Détails d’arbres, détails de champs, détails de roches et détails d’herbes. Tout y existe; mais, comme dans la nature, des détails y comptent plus que d’autres. On admire ainsi des vues de plaine autour d’Arles et Montmajour, où toute l’étendue s’illimite, en plans successifs, derrière des haies d’arbres ou de buissons. On trouve également des paysages de rochers où le plus grincheux géologue retrouverait ses agrégats et ses conglomérats, ses arénacées et ses granulaires. Enfin, rappelez-vous ses jardins où le plus avisé Lenôtre n’aurait pas mieux disposé les plates-bandes, les ronds de jets d’eau, les socles et les arbres.

Et comme tout se tient dans le caractère! On se souvient de ce tableau de sapins, où les fûts se hérissent de branches cassées, rigides, dures, plantées comme des javelots dans la colonne qui monte vers la rue. Et ce champ de vignes, où se promènent des femmes sous des ombrelles, quel emmêlement de sarments et de feuilles, dans des plis et replis si nettement lisibles !

Tout chez lui s’écrivait ainsi, en toute prépondérance. Et c’est pourquoi sa toile l’hôpital d’Arles, nous inflige une émotion si complète, par l’ensemble de ses lits et des pauvres bougres arrêtés autour d’un poêle pour une maladie peut-être secourable! Mais, c’est, bien entendu, dans ses portraits, que Vincent Van Gogh se révèle le plus inattendu des peintres.

On les connaît tous par coeur : Le facteur Roulin, la Berceuse, l’Arlésienne, le Zouavre Milliet, le jeune moissonneur, le vieux paysan, ses propres portraits, ect., ect… Ils ont tous un style impérieux et une telle autorité d’expression que l’on se cadre d’abord devant ces réalisations si en dehors de la peinture ; on remarque là un si énorme parti-pris, un tel défi aux opinions courantes, quelque chose, beaucoup de choses si barbares et si hostilles, que l’on ne médit point tout de suite des gens qui s’effarent. L’admiration est lente à venir pour le premier venu devant ces chefs-d’œuvre. Ils sont si heurtés que les « amateurs » ont peur encore, en présence de tant de singularité et d’audace. Et, quand Vincent fit son propre portrait, on sait qu’il ne se ménagea pas, lui non plus, et qu’il se représenta tel qu’un peintre surchargé de toutes les tares.

Il réserva plus de douceur parfois, peut-être, à d’autres portraits : à la Jeune fille – par exemple – à la branche de laurier rose. Mais elle n’a rien d’attirant, cette fillasse maigre ; et l’Arlésienne, au regard endormi d’un oiseau de proie, elle se montre aussi redoutable que le père Roulin est ahuri, avec sa tête léonine, hérissée de crins en copeaux.

Il faut rester de longues heures devant ces portraits; il faut les voir lentement et les revoir surtout; et, une fois que l’on a compris, le miracle s’opère : on halète de joie.

Ils contiennent une telle vie intense! Si jamais ce qu’on entend par l’âme, sans savoir exactement où elle se loge et de quoi elle est faite, cette âme providentielle, apparaît de je ne sais qu’elle façon sur un visage, c’est bien sur les portraits peints par Vincent Van Gogh qu’elle apparaît, cette âme simple, candide, méditative, résignée ou navrée ; petites âmes toujours en tout cas ; car l’amer Destin ne lui réserva pas à lui les portraits des ministres et de leurs soeurs, les notoires filles publiques. Pauvre Vincent! Il ne fut pas fêté comme un Rubens, ni comme un Van Dyck, ni comme un Goya, pas même comme un Bonnat ; il dut se contenter à peu près des sommaires faces des humbles. Et tous et toutes ne posaient assurément qu’à regret et « pour lui faire plaisir ».

Heureusement, ici, encore, la fougue de Vincent accomplissait un prodige. Il se montrait content, tout le premier, quand il avait « sabré » un portrait, rudement, en une séance. Et je ne pense pas cependant que l’on puisse donner plus de vie et un caractère plus invu, plus hallucinant, à des portraits de braves gens : postier, paysans, tenancière de café, ect…

Peints en pleine pâte, comme ses paysages, dans des contrastes voulus, le plus souvent sur des toiles absorbantes, de cet aspect fruste qu’il aimait, rarement sur des cartons ou des panneaux de bois, – les bâtonnets de couleur presque secs se piquent sur le front, sur le visage, dans la plantation du chignon, dans la fôret épaissie d’une barbe. Toutes les hardiesses ici s’affichent. Vincent adore les vert Véronèse, le cinabre vert très clair, les trois jaunes de chrome (l’orangé, le jaune et le citron) sans oublier le détestable bleu de Prusse qui noircit – et le vermillon qui perd son éclat. Il dit : « C’est pas possible de faire les valeurs et la couleur. Il faut en prendre son parti, ce sera probablement la couleur. » On trouve dans certains portraits des harmonies en bleu, blanc, rouge ; dans d’autres, des jaunes et des vermillons aigus : et, s’il le voulait, c’était encore violet, vert, outremer, et pavoisé toujours de bâtonnets, quelquefois menus comme des aiguilles ; tout cela sur des fonds unis, ou sur des fonds compliqués, à ornements et à fleurs, japonais en un mot. On voit de ces derniers fonds dans les portraits de la berceuse, qu’il peignit jusqu’à cinq fois. Sur un portrait du père Tanguy et sur son propre portrait à l’oreille coupée, il affirma mieux encore son amour des crépons japonais en en peignant, en détails, sur les fonds.

A Arles, pour lui qui travaillait avec tant d’impétuosité, sous les coups du mistral, les empâtements s’imposèrent tout à fait ; et s’il attaqua de plus en plus furieusement la toile, c’est que, véritablement, il ne pouvait pas faire autrement. Sans doute, d’autres peintres ont, avant lui, peint en plein air. Mais Cézanne, à Aix, quand le mistral souffrait, ne sortait pas, il restait à l’atelier ; et Pissarro, lui, à Louveciennes ou à Pontoise, ignorait tout à fait ce vent-là. Pour Sisley à Saint-Mammès ; pour Monet, à Argenteuil, même chanson ; et, quand à Renoir, on voit bien que ses jolis paysages cotonneux furent peints à l’atelier ou dans des pays où les bises s’adoucissent en mollesses d’édredon.

Certes, on sait que les empâtements présentant des inconviénients pour le futur. Ils amassent la poussière ; ils s’altèrent chimiquement très rapidement. Mais, consolons-nous : les tableaux des autres peintres se détériorent pour d’autres raisons ; et si nous ne voyons plus les toiles de Vincent dans tout leur éclat d’hier, est-ce que nous voyons mieux, comme ils furent peints, les magnifiques tableaux de Delacroix? Delacroix! Comme il lui rend, Vincent, sans cesse hommage! Il dit : « Et je srais peu étonné, si sous peu les Impressionnistes trouveraient à redire sur ma façon de faire, qui a plutôt été fécondée par les idées de Delacroix, que par les leurs. » Et, lui-même, il s’appelle « un coloriste arbitraire. » Tout passe! Mais soyons satisfaits quand nous pouvons retrouver le merveilleux dessin d’un Rembrandt, d’un Delacroix, d’un Cézanne et d’un Vincent. Quelle louable catastrophe, au contraire, pour tant de peintres fêtés aujourd’hui, quand le temps aura, cette fois, de salutaire manière, fait sa besogne de destructeur de la couleur! Il n’y aura plus alors ni couleur ni dessin ; et quel sort infortuné sera le vôtre, ô chers amateurs et connaisseurs en peintures honteuses? Comment vous débarasserez-vous de toutes vos collections de plagiaires de pliagiats?…

Gustave COQUIOT

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