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La tombe de Vincent Van Gogh au cimetière d’ Auvers sur Oise, à côté repose son frère Théo Van Gogh.

Tombe de Vincent Van Gogh

Tombe de Vincent Van Gogh

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BIOGRAPHIE VINCENT VAN GOGH

COURTE BIOGRAPHIE SUR VINCENT VAN GOGH

1853
Vincent Van Gogh est né le 30 mars, à Zundert, village près de la frontière belge dans le Brabant septentrional, où son père, était pasteur. Vincent était l’aîné de six enfants.

1857
Le 1er mai, naissance de son frère Théo, qui fut le seul à apprécier Vincent et son œuvre. Par son assistance financière il donna à Vincent la possibilité de se consacrer à la peinture. Vincent écrivait très fréquemment à Théo. Cette correspondance a été publiée (Wereldbibliotheek, Amsterdam).

1869
Le 30 juillet, Vincent débute comme apprenti, à la Maison Goupil, à la Haye, éditeur d’estampes et marchand de tableaux. Un de ses oncles avait fondé cette maison. Avant qu’il y eut des reproductions photographiques, on faisait des gravures sur bois et des lithographies d’après les tableaux célèbres. Il en résultait un commerce international, d’où les relations avec la maison Goupil de Paris et les autres succursales.

1873-1876
Vincent est employé successivement chez Goupil, à Londres, à Paris, encore à Londres et de nouveau à Paris. A la suite de difficultés avec ses chefs, il est démis de ses fonctions. Pendant ces années il était excessivement religieux et étudiait la Bible avec un grand zèle.

1876
Vincent devient répétiteur dans une école à Ramsgate, en Angleterre, puis à Isleworth, près de Londres.

1877
Il travaille pendant quelques mois dans une librairie à Dordrecht (Hollande). C’est à ce moment qu’il formule son désir d’être pasteur comme son père. Pour être admis à l’Université, il lui faut passer un examen. Pour s’y préparer, il loge chez un de ses oncles à Amsterdam.

1878
Les études de latin et de grec ne lui donnent aucune satisfaction. Il veut faire quelque chose pour les hommes et interrompt ses études. Pendant trois mois, il va suivre les cours d’une école de missionnaires à Bruxelles. Ensuite, il obtient une mission dans le Borinage, district minier dans le Sud de la Belgique.

1879
Vincent est un mauvais prédicateur, mais d’un grand dévouement pour les malades. Comme toujours, il exagère, il fait cadeau de ses vêtements à des gens pauvres. Il dort sur le sol, et non dans un lit. Ses supérieurs lui reprochent de zèle et il est démis de ses fonctions.

1880
Devenu conscient de sa vocation d’artiste, il se met à dessiner, Théo lui donne son appui.

1881
Vincent travaille d’abord à Bruxelles. Après un amour malheureux il s’établit à La Haye.

1882
A La Haye, il se consacre en premier lieu au dessin, mais commence aussi à faire de la peinture. Pendant quelques temps, il a pour compagne une femme qu’il désire mener sur le bon chemin, mais il est forcé d’y renoncer.

1883
En Automne, Vincent se rend à Nieuw-Amsterdam, dans la Province de Drenthe. La solitude l’accable et il se réfugie dans la maison paternelle à Nuenen (près d’Eindhoven dans le Brabant septentrional).

1884
Ce furent des années très difficiles, son œuvre et son caractère n’étant pas appréciés à la maison. Ses parents souffraient aussi de cette présence si en désaccord avec l’atmosphère du presbytère. Vincent peignait des natures mortes, des paysages et surtout des paysans. Il les représentait au travail et faisait leurs portraits.

1885
Après la mort de son père, Vincent se rend à Anvers. Il y suit les cours de l’Académie où on lui reproche de ne pas savoir dessiner, alors qu’il avait déjà peint les « Mangeurs de pommes de terre ».

1886
Soudain, il part pour Paris où il se joint à Théo pendant deux ans. Théo avait lui aussi une situation chez Goupil, d’abord à Bruxelles, puis à La Haye, et maintenant à Paris. Il s’efforçait de révéler au public les peintres impressionnistes inconnus jusqu’alors et si célèbres plus tard. Vincent avait peint en Hollande avec des tons très foncés. A la suite de ses contacts avec les Impressionnistes, sa palette s’éclaircit.

1888
Fatigué de la grande ville, Vincent part dans le midi de la France et s’établit à Arles. Il peint alors quelques unes de ses grandes toiles aux couleurs très intenses. Il rêve d’établir une colonie de peintres dans sa « Maison jaune ». Par l’intermédiaire de Théo, Paul Gauguin peut faire le voyage et vient habiter chez Vincent. Leurs deux caractères, également violents, furent vite en désaccord. A la suite d’une querelle, Vincent devait être recueilli à l’hôpital et Gauguin quittait Arles.

1889
La santé de Vincent l’oblige à se soigner, et de son plein gré, il ira à l’asile Saint-Paul, à Saint-Rémy-de-Provence. Aux périodes où il se sent bien, il continue à faire de la peinture, tantôt dehors, tantôt dans sa chambre. Maintes fois, il a peint la vue de sa fenêtre.

1890
Vincent se sent normal et quitte le midi, pour revoir Théo à Paris. Celui-ci s’est marié et vient d’avoir un fils. Vincent retrouve quelques amis peintres, et après trois jours, se retire à la campagne. Il s’établit à Auvers-sur-Oise où il fait encore des tableaux magnifiques. Le 29 juillet, Vincent met fin à ses jours. Six mois après, c’est la mort de Théo. Les deux frères reposent l’un à côté de l’autre, au cimetière d’Auvers.

(Notes communiquées par M. V. W. Van Gogh)

Extrait du catalogue d’exposition « Vincent Van Gogh » de 1957 à Marseille.

Oui, ses portraits peints à l’asile sont presque tous comme anéantis, « vagues », dira-t-il lui-même, comme frappés d’une atroce hypocondrie. Voyez le portrait du Surveillant en chef; le portrait de cet autre homme sec, qui se roidit, qui a un regard de bête malade, des plis de peau comme il en tombe sur les cous des oiseaux des hautes altitudes; voyez le jeune idiot, coiffé d’un képi de collégien, dont toute la face reflète l’ahurissement devant la vie. Voyez toutes ses autres effigies ; la sienne surtout, le chagrin, le renoncement à tout et la terreur qui cingle, à certains moments, la fragile carcasse humaine.

Ses paysages mêmes, les paysages qu’il pouvait peindre de temps en temps, seulement, il nous les montre comme des terres d’affreuse solitude, livrées au chaos des monts, des collines et des pesants nuages.

Aussi, peu à peu, l’abattement s’installa en lui. Il devint l’homme qui répétait : « Je ne tiens plus aucunement à une victoire, et dans la peinture je ne cherche que le moyen de me tirer de la vie. » Il arriva un jour où il sentit qu’il devait encore partir pour ailleurs. Ailleurs, aussi bien n’importe où, il retrouverait peut-être un peu de répit, de temps à autre de courtes trêves. Ici, c’était maintenant impossible. Il avait dépassé la limite ; il se consumait au-dessus des forces humaines. Il ne pouvait plus approcher des déments. Il devint inévitable qu’il criât en un autre pays ses plaintes et ses transes. Et c’est alors qu’il appela à son secours son frère. Auvers l’attendait. Serait-ce enfin une rade de silence et de repos?… Partir! Partir, d’abord!…

Vincent suit sa glorieuse route. Paysages, portraits et natures mortes se succèdent. Le docteur Gachet qui a dit de Vincent : « Plus j’y pense, plus je trouve Vincent un géant. Il n’est pas de jour que je ne sois en face de ses toiles, toujours j’y trouve une idée nouvelle, autre chose que la veille… Je reviens à l’homme que je trouve un colosse. C’était en outre un philosophe… Le mot «amour de l’art » n’est pas juste, c’est croyance qu’il faut dire, croyance jusqu’au martyre.» — le docteur Gachet est un peu l’artisan de cette nouvelle et prodigieuse production. Grâce à lui, Vincent retrouve souvent le calme; et il peut, de longues journées, travailler.

La technique s’offre pareille à celle que Vincent mit en oeuvre à Arles et surtout à Saint-Rémy. Cependant, conformément à ce qu’il a pu dire déjà (fin de la période de Saint-Rémy), ses grandes études ne sont plus empâtées. Il a écrit lui-même : « Je prépare la chose par des sortes de lavis à l’essence et puis procède par touches ou hachures colorées et espacées entre elles. Cela donne de l’air et on use moins de couleur. » L’expression de « navrement » des portraits se avait dépassé la limite; il se consumait au-dessus des forces humaines. Il ne pouvait plus approcher des déments. Il devint inévitable qu’il criât en un autre pays ses plaintes et ses transes. Et c’est alors qu’il appela à son secours son frère. Auvers l’attendait. Serait-ce enfin une rade de silence et de repos ?… Partir Partir, d’abord !…

LA DELIVRANCE

Les Parisiens sont décidément encombrants. Leur signale-t-on un village plaisant, près de Paris, vite ils y accourent avec l’ignominie de leurs villas, avec l’insupportable sottise de leurs moeurs. Auvers-sur- Oise s’offrait comme un village élu; ils l’ont rendu en s’y tassant, en y étalant la cocasserie de leur orgueil, odieux.

Pourtant, quel admirable pays était Auvers, il y a trente-deux ans !

Tout en suivant les bords de l’Oise, sur une longueur de plus de quatre kilomètres, le village se montrait peuplé de maisons de cultivateurs, aux toits de chaume, tout parés de ravenelles et des fleurettes du vent ; et de rares maisons d’artistes se cachaient dans les arbres. Puis on tombait sur des fermes vastes ou étroites, car la grande et la petite culture s’étendaient là-haut sur l’immense plateau où repose le cimetière.

Quand on venait de la charmante ville de Pontoise, perchée sur sa colline, à 6 kilomètres de là commençait peut-être la commune d’Auvers; mais tout le long de l’Oise, des maisons depuis Pontoise s’étaient installées; et ces groupes de maisons s’appelaient : Le Château-Berger, Valhermay, Epluches, Chaponval, Le Gré, Les Remys, pour arriver à Auvers, qui se continuait par Cordeville, Butry, Valmondois et la merveilleuse forêt de l’Isle-Adam.

Que de souvenirs! Ce fut le père Daubigny qui découvrit et mit à la mode chez les peintres Auvers. Il possédait sur l’Oise un bateau pourvu d’un petit pont; et de là il peignit les innombrables et conventionnels tableaux qui ravissent encore d’aise les amateurs recrutés dans les affaires. O verdures enchantées, eau courante, reflets des branches frissonnantes et légères! La municipalité a su apprécier tout le lustre que Daubigny jeta sur l’Oise et sur le village. Elle lui offrit un jour, sur un socle entouré d’une grille, son buste en bronze; et elle lui posa sur la tête, en guise de béret, le « rond » qu’utilisent dans les cabinets les personnes délicates.

Daubigny fut notoire; des peintres le suivirent. Jules Dupré barbota aussi dans l’Oise, et il y ajouta des canards. Ah ! la face des amateurs quand ils contemplent des canards sur une toile de Jules Dupré! Le recueillement, l’extase, les mains jointes devant ces apparitions quasi célestes ! Les magistrats, les notaires et les officiers supérieurs montent en broche ce maître-peintre des canards.

Puis Piette apparut, un bon peintre de second ordre, qui aquarella La sente du Chou, les chaumes fleuris, les oies et les paysannes, peut-être un peu avant Camille Pissarro; mais Pissarro fut tout de même un autre peintre, un autre inventeur de choses rustiques. Et il fut, incontestablement, titre que personne ne lui dispute, le bamum de Pontoise et des environs.

Pourtant, il venait de loin ! Né, en 1830, aux Antilles danoises, de parents français, il tomba un beau jour à Paris, d’où il s’enfuit rapidement pour faire de la peinture. On le vit alors tout autour de Paris, espèce de juif-errant (et il était juif!) de la boîte à couleurs. On l’aperçut ainsi à Montmorency, à la Varenne-Saint-Hilaire, à l’Ermitage, à Louveciennes, etc. Mais, au début, ce fut surtout à l’Ermitage, un quartier de Pontoise, qu’il se tint. On sait que, plus tard, il reprit sa besace pour planter son chevalet à Rouen, à Dieppe, au Havre, et terminer sa belle et glorieuse vie, à Paris, en l’année 1903.

Ce fut lui, certes, — et pas un autre — qui entraîna, en 1873, à Pontoise, ses camarades Cézanne et Guillaumin, qu’il avait connus à l’Académie Suisse, quai des Orfèvres, à Paris.

L’admirable homme ! Avec quel respect je le connus! A Pontoise, on ne l’aimait guère parce qu’il était juif; mais il l’était si peu, si « pas du tout ! » Ah! le bon maître des champs et des villes, aux bons yeux bruns, à la voix douce, au nez en bec de corbin, au beau front chauve, à la barbe blanche des patriarches ! Comme il aima tous les peintres, comme il était généreux !

Avec lui, d’autres peintres peignaient à Auvers, quand Vincent y arriva.

On nommait ainsi Frédéric Cordey, le peintre au petit métier virgulé, le paysagiste minutieux et étroit. Il habitait en réalité à Eragny, près Pontoise, une maison en briques le long du chemin de fer ; mais, à tout propos, il allait à Auvers retrouver ses amis. Il était né en 1854; il mourut en 1911. On voyait un grand et gros diable vigoureux, chauve, porteur d’une longue barbe, et qui, avec la peinture, adorait la pêche et surtout la cuisine. On apercevait encore Cordey ou poussant la brouette sur laquelle il avait placé tout son attirail de peintre ou rapportant du marché de Pontoise, tous les samedis, d’énormes paquets de victuailles. Il fut un ami de Renoir, du poète Léon Dierx et de Murer-Protée : pâtissier, littérateur et peintre, dont nous parlerons plus loin.

Victor Vignon, mort en 1909, fut également un peintre de Pontoise. Il peignit des paysages, des chaumières, des sentes, des villages, à la manière d’une sorte de Pissarro rétréci. Mince, souffreteux, ce gentil garçon aimait la nature : mais il se révélait de plus en plus impuissant à se défendre contre les canailleries de son marchand : le père Martin.

Renoir, Sisley vinrent aux bords de l’Oise ; mais ce furent des intermittents. Norbert Goeneutte eut sa maison dans le quartier des Vessenots.

Des poètes, des littérateurs ajoutèrent encore de la renommée à cette «École de Pontoise».

Nous avons déjà nommé Léon Dierx, le poète parnassien, si détaché du « mouvement » que, d’accord avec les bourgeois, il méprisait Rodin. Que de fois, au café Victor, boulevard des Batignolles, où il vint, aigre, morose, sur la fin de sa vie, déguster interminablement sa tasse de café, que de fois nous nous injuriâmes à ce sujet. Il n’admirait que la sculpture de Phidias, qu’il n’avait jamais vue ; et, seule, la cuisine pouvait le rapprocher de Cordey et de Renoir.

De temps en temps, apparaissait aussi aux bords de l’Oise Paul Alexis, le disciple de Zola, qui, sous le pseudonyme de Trublot, écrivait, dans le Cri du Peuple, de fantaisistes chroniques sur Auvers et ses plus notoires habitants. Puis, roulait le gras, l’imposant Hoschedé, que nous connûmes au Tambourin; et qui, après des repas pantagruéliques, embrassa la sèche et laide Mort en la fatale année 1891. Ensuite, voici Eugène Meunier, dit Murer, qui resterait la plus considérable illustration d’Auvers si le docteur Gachet n’avait pas existé.

Murer fut élevé à la pension Chevalier, à Moulins, avec Guillaumin.

Il se plaça d’abord garçon pâtissier à Troyes, puis à Paris. Il était hanté de gloire littéraire. Tout en accomplissant son service de gâte-crème, il écrivait, faisant des extras le soir pour avoir des jours libres. Il gagnait ainsi en deux ou trois jours toute sa semaine.

A Paris, il tomba chez un pâtissier nommé Gru, 8, faubourg Montmartre, qui écrivait aussi. Le patron et le garçon tinrent alors d’interminables discussions autour des babas et des meringues ; car Gru venait de publier ; Les morts violentes.

Puis Murer s’installa à son compte boulevard Voltaire. Il était encore très jeune ; mais il se révélait actif et retors. Vint la guerre de 1870 ; il fit fortune dans des fournitures de pâtés.

Vers 1875, Guillaumin le retrouva . Il lui parla peinture; il le lança sur les Impressionnistes. Et Murer s’exalta; il devint très vite un apôtre de la peinture nouvelle. C’était un homme très maigre, anguleux. Il prit tout à coup une humeur sombre, affecta l’impassibilité, nourrit des idées bizarres, joua l’homme fatal et le beau ténébreux. Il continua, à Auvers, où il s’était retiré, de recevoir ses visiteurs du boulevard Voltaire : Renoir, Lestringuès, Bresdin, Monet, Pissarro, Sisley, Guillaumin, Hoschedé, le docteur Gachet et ce bon Cabaner, qui, poète, philosophe, se croyait surtout un extraordinaire musicien.

Plus tard, Murer eut une autre cour de plus jeunes peintres et de plus jeunes littérateurs et journalistes. C’est qu’il tenait à sa gloriole, et que, très vaniteux, il recevait tout de suite à sa table qui le louait. Il publia plusieurs livres : Les Bâtards; Les Fils du siècle; Pauline Lavinia et La mère Nom de Dieu! C’était, cette dernière, une vieille femme forte en gueule qui vendait, au marché de Pontoise, des pantalons, avec des cris comme celui-ci : « Tiens, toi, le Frisé, achète-moi ce culbutant. C’est du velours, tu péteras dedans, nom de Dieu! » et toujours les Nom de Dieu! ponctuaient ses cris. Murer fut transporté; il lui consacra un livre. Il en fit bien un autre sur la Brûleuse. Celle-là, dit la légende, flambait tous les chaumes du pays, pour tâcher de brûler vif son père (qui était pompier) dans l’incendie. Mais un cantonnier de là-bas m’a affirmé, de son côté, que c’était exactement pour voir, en uniforme de pompier, l’homme qu’elle aimait.

Tout en habitant à Auvers, Murer gardait un atelier à Paris, vis-à-vis du bal Tabarin, dans une de ces petites maisons basses où logèrent aussi Degas et Michel, le marchand de châssis. Des immeubles dits de rapport ont remplacé aujourd’hui ces maisons.

Murer, peintre, organisa plusieurs expositions de ses oeuvres; la plus mémorable fut dans son atelier. Pour endiguer la foule des visiteurs, on avait placé un agent à la porte. Il ne vint que Cordey, qui, s’étant trompé de jour (Murer lui prêtait son atelier), accrocha ses propres tableaux pour les montrer à ses amateurs.

Murer attendit toute sa vie la croix : mais il reçut les palmes académiques à une distribution de prix à Enghien. Il monta sur l’estrade ; et Marty, le sous- préfet de Pontoise, lui donna, devant les enfants ahuris, l’accolade. On couronna le tout, bien entendu, par un magnifique banquet chez Genlis, à Pontoise, — banquet payé par Murer; et là, le sous-préfet Marty et le député Cornudet prononcèrent d’éloquentes et larmoyantes paroles. Murer mourut à Auvers-sur-Oise le 22 avril 1906 (il était né en 1846); — et sa tombe, au cimetière, porte, en attendant son médaillon, ces mots simples et définitifs : Hic Jacet Murer, ouvrier, littérateur, peintre.

J’ai parlé un peu longuement peut-être de ce pâtissier; mais il convient de dire qu’il acheta des tableaux de Renoir, de Cézanne, de Sisley, de Pissarro, etc.,

— et que, par lui, Vincent Van Gogh est entré au musée du Louvre (un tableau de fleurs qu’il vendit à Camondo); et, enfin, Auvers sans Murer ne serait pas, pour les initiés, tout à fait Auvers.

Et, pourtant, la vraie figure à esquisser ici — je l’ai conservée exprès pour la fin, — c’est la figure du docteur Gachet.

Celle-là domine tout Auvers. Le docteur Gachet!

Ah! Qui ne se souvient de ce vieillard singulier, maigre, de taille moyenne que l’âge avait un peu voûtée. Il était né en 1828, à Lille. Il avait perdu sa femme en 1875. Ses enfants, un fils, Paul, et une fille, Clémentine, étaient élevés par une gouvernante, Madame Chevalier.

Il habitait à Auvers, rue des Vessenots, une grande maison carrée, sur le coteau, qui avait servi autrefois de pension de famille. Devant la maison s’étalait un jardin en terrasse; et, derrière, une cour contenait une troupe de chats, de poules, une vieille paonne et une chèvre qu’on appelait Henriette.

En hiver, le docteur Gachet (le docteur Safran, comme le surnommait Goeneutte, à cause de ses cheveux violemment jaunes), portait de hautes bottes qui lui venaient au-dessus des genoux, une petite fourrure de martre (tête et pattes) autour du cou, une redingote et un bonnet de fourrure.

En été, tout cela se remplaçait par un vaste chapeau aux bords ballants, une ombrelle blanche doublée de vert, une redingote en alpaga et des bottines à élastiques.

Chez lui, enfin, une large robe de chambre l’enfouissait.

Après avoir été externe des hôpitaux de Paris, Paul Gachet s’était fait recevoir, par amour pour Rabelais, docteur de la faculté de Montpellier; et, tout de suite, encyclopédiste et éclectique, il s’était consacré, tour à tour, au ,traitement des maladies mentales et nerveuses (il fut l’élève des docteurs Luys et Falret); aux maladies des femmes et des enfants ; aux maladies des voies urinaires (il fut un des premiers à leur appliquer le traitement électrique), enfin aux maladies du coeur.

Toujours inquiet, préoccupé de toutes les méthodes scientifiques, les creusant et les discutant, il s’était un beau jour initié à la doctrine de Frédéric Hahnemann (fondateur de l’école homéopathique), justement parce que la science officielle la combattait. Par la suite, il devint un homéopathe convaincu.

En 1879, il fut nommé médecin adjoint de la Compagnie du Nord. Officiellement, il ne devait donc plus exercer à Auvers ; mais son inépuisable charité et sa passion de dévouement lui firent souvent transgresser cette règle. A Paris, au N°78, du faubourg Saint-Denis, il dirigeait, depuis 1862, une clinique de médecine générale.

Toutefois, ce qui originalisait surtout le docteur Gachet, c’est que, comme Hokousaï, il se montrait « fou de peinture » — et adorateur des artistes. Sa maison était un véritable musée bondé de toiles et de dessins des peintres nouveaux : Courbet, Cézanne, Renoir, Pissarro, Guillaumin, Sisley, etc.

Il avait, auparavant, attiré chez lui et connu intimement Daumier, Courbet, Méryon, Manet et Daubigny; — et il recevait de même Cézanne, Renoir, Pissarro et Guillaumin.

Alors que personne ne songeait à ces maîtres, avait, lui, de ses modiques ressources, acheté leurs toiles. Et, pour s’entretenir dans sa passion, ayant tenu à connaître par lui-même la technique de la peinture, il peignait et il dessinait dans un atelier relégué dans le haut de sa maison, et où personne n’entrait. Il adorait peindre des chats, des têtes de cochons. II fit également le portrait de Louise Michel, la vierge rouge, et de Monticelli, ses deux robustes admirations. Comme il gravait aussi, il possédait une presse à imprimer; et ce vieillard énergique tirait lui-même ses « épreuves ».

Il exposait régulièrement au Salon des Indépendants, sous le pseudonyme de P. Van Ryssel; et il y était vénéré. Il assistait à tous les banquets de clôture; et il y fumait sa petite pipe, après avoir bien mangé et dégusté auparavant son léger pernod, à propos duquel il répétait : « Usez, mes amis, mais n’abusez pas! »

Je crois bien qu’une de ses dernières manifestations picturales, en dehors des Indépendants, ce fut quand il prit part, en 1902, au concours d’enseignes, organisé par la ville de Paris, à la salle Saint-Jean. Il envoya une Tête de cochon, de profil. Enseigne destinée vraisemblablement à une charcuterie.

En un mot, brave homme que tous les artistes aimaient, le docteur Gachet était regardé un peu avec défiance à Auvers, à cause justement de sa réputation de collectionneur. Mais il ne voyait pas, il n’entendait pas ce qui le concernait personnellement.

Quand Vincent arriva à Auvers, le docteur Gachet le conduisit tout de suite à l’auberge Saint-Aubin, située à trois cents mètres à peine de sa maison, en contre-bas. Mais, au bout de trois jours, opprimé continuellement par le besoin d’économie, Vincent trouva cette pension trop coûteuse; et il s’installa au café Ravoux, place de la Mairie.

Ce café existe encore, une petite maison à un étage, au bord de la route, et juste en face de la mairie. Mais les Ravoux ne sont plus là. Trente-deux ans passés.

La mairie, elle, également, demeure toujours, — la mairie si drolatique que Vincent a peinte, tout embarrassée de ses drapeaux, le jour du 14 juillet. Imaginez, sur une petite place, ornée d’un cadre de tilleuls, hérissée à gauche du portique des pompiers; imaginez une petite maison cubique, avec un balconnet, avec un mince campanile, avec du jaune partout, avec un air chinois. Regardez la, la petite mairie ; et, tout d’un coup, vous la verrez vraiment danser, un doigt en l’air. Elle est chinoise, elle est cochinchinoise.

Au café Ravoux, Vincent prit une chambre au fond, au Ier étage. Pour y arriver, on passait derrière le billard, et l’on montait un escalier étroit. La chambre de Vincent se trouvait au bout, après avoir traversé un petit palier.

De là, Vincent, tout de suite, reprit ses toiles et il se mit à travailler ; avec ce peintre, c’est toujours la même phrase qui revient. Mais il convient de souligner cette particularité qu’il ne s’éloigna guère d’un centre de motifs.

Le peintre qui partait autrefois pour les chercher au loin était tué en lui. Et, cependant, quel précieux choix de paysages offrait tout l’arrondissement de Pontoise. Au-dessus de la ville, on rencontrait les villages si pittoresques de Génicourt, de Livilliers, d’Ennery, d’Hérouville, de Fontenelles. La terre se vallonnait; on tombait sur la route si jolie de Beauvais par Méru ; on découvrait des larges champs de blés, des luzernes, des meules de l’année passée. Puis, au-dessus de Valmondois, se tassaient, se dressaient sur des collines d’arbres des hameaux : Verville, les Groues, Orgiveau, les Cocus, la rue Dorée, le Carrouge. Enfin, passé l’Oise, à la belle eau verte, où glissaient lentement des péniches, on comptait, non moins contrastés et attirants, les villages de Méry, de Mériel, de Villiers-Adam, de Frépillon et de Bessancourt. Tous ces bois, toutes ces collines, tous ces villages ne tentèrent point Vincent. Oui, on peut écrire qu’il peignit presque tous ses tableaux d’Auvers, entre le café Ravoux et la maison du docteur Gachet.

Il est vrai que s’étant attaché à un piquet, Vincent pouvait, en tournant, dessiner mille paysages ; et, d’ailleurs, comme il fit à Auvers beaucoup de natures mortes et des portraits, les longues courses ne s’imposaient plus.

Il allait quelquefois, cependant, jusqu’à la halte de Chaponval, où le père Penel tenait un café et distribuait les billets. Vincent convoitait de faire le portrait de la mère Penel; et cela le poussait jusqu’à la halte.

Le père Penel, type de ces ouvriers parisiens qui rêvent tout le temps à la campagne et qui ne souhaitent que de s’y retirer et y mourir, était un ancien graveur en taille douce, las de graver des dessins industriels, des pompes et des détails de chaudière. Venu à Auvers — et ayant trouvé un café libre, il l’avait acheté . Là, il connut vite des peintres : Corot, Delpy, Jules Dupré, Daumier, et même l’inutile Allongé. Et voilà aujourd’hui que Vincent van Gogh lui tombait encore sur les bras. Il l’accueillit avec plaisir. Toutefois, il ne voulut jamais que sa femme posât. Il avait vu de lui un portrait, il avait poussé des cris d’horreur ; — mais, brave homme, il racontait des prétextes à Vincent et il lui laissait de l’espoir.

Vincent rencontrait chez lui un gendarme retraité, nommé Pascalini. Cet ancien pandore se montrait soiffard solide. Quand il apercevait Vincent au motif, il l’abordait par un : « C’est ma tournée, aujourd’hui, Monsieur Vincent! » Et c’était toujours sa tournée ; et ils allaient boire. Plus tard, il eut en souvenir une toile de Vincent; mais, l’ayant vendue, il but tellement qu’il culbuta, se cassa la jambe et en mourut.

Vincent allait le plus souvent chez le docteur Gachet. Il peignait dans le jardin; il peignait également, dans la salle à manger, des natures mortes. Il restait tyrannique, coléreux, n’ayant aucun souci de politesse ou de tenue. Ainsi, quand il voulait peindre chez le docteur Gachet, il dérangeait tout, brusquement, sans ménagement. On devait passer par le moindre de ses impétueux désirs. Car une fois qu’il avait arrêté sa pensée sur un motif à peindre, il fallait qu’il fût exécuté en toute hâte.

Aux premiers jours de juin, Théo et sa femme, invités par le docteur Gachet, vinrent à Auvers. Vincent fut à la gare, pour les attendre ; et il apporta un nid à l’enfant.

Par la glorieuse journée, par le bel Auvers de cette époque, on peut concevoir quelle joie singulière ils ressentirent tous. Vincent, qui avait déjà repris, fidèles, toutes ses tristesses, toutes ses angoisses, fut lui-même ce jour là, en plein équilibre et courageux.

Or, si vous voulez sentir ce que pouvait être une journée de bonheur, là-bas, il faut que vous rasiez, par la pensée, la plupart des maisons construites; il faut que vous sachiez que la jolie rivière était à tous, sans clôtures, sans jardins pour la parquer, — sans maisons de l’autre côté de la route pour la cacher. Auvers était là, adossé à sa colline, sans profondeur, certes; mais les arbres composaient une espèce de décor illimité. Et l’on suivait des sentes maintenant perdues ; et l’on voyait, dans les cours des fermes, des géraniums vits, qui sont les robustes fleurs de l’été…

Théo reparti, Vincent retomba à sa peine. Il travaillait, il peignait toiles sur toiles, avec sa passion dévorante; mais il sentait de plus en plus qu’il ne pouvait éloigner ses transes ; et, alors qu’il croyait, un matin, par exemple, que la journée serait sereine, une horrible peur le jugulait tout à coup.

Il ne se trouvait pas seul, cependant, à présent. Le docteur Gachet le voyait presque tous les jours ; et des peintres américains, un peintre hollandais nommé Hirschig, le recherchaient; mais il ne prenait d’eux aucune énergie, dans l’idée qui revenait que jamais il ne vendrait convenablement ses toiles, que jamais il ne pourrait rendre à son frère tout l’argent qu’il avait reçu ; et, à présent, Théo étant marié, n’était-il pas tout à fait coupable d’accepter de lui encore une aide pécuniaire?.

Il écrivait, sur ce sujet, lamentablement :

« Moi je ne peux dans ce moment que dire que je pense qu’il nous faut du repos à tous. Je me sens — raté. — Voilà pour mon compte — je sens que c’est là le sort que j’accepte et qui ne changera plus… Et la perspective s’assombrit, je ne vois pas l’avenir heureux du tout. »

Et, plus loin, écrivant à Théo et à sa belle-soeur, il ajoute :

« Je cherche d’habitude à être de bonne humeur assez, mais ma vie à moi aussi est attaquée à la racine même, mon pas aussi est chancelant… J’ai craint— pas tout à fait, mais un peu pourtant — que je vous étais redoutable étant à votre charge. »

Et, enfin, malgré tout ce que pouvait affirmer le docteur Gachet, il ne croyait plus à une guérison. Sans doute, à Saint-Rémy, il avait connu les mêmes affres ; il avait douté de toute la science du docteur Peyron, —si, certains jours, il l’avait jugé «très capable». Même à son cher ami Gauguin, qu’il n’avait pas cessé d’aimer, et qu’il eût voulu rejoindre en Bretagne, il avait souvent écrit qu’il s’était vu finir en « état qui dégrade !» Mais, ici, à Auvers, la peur devenait plus aiguë, détruisait sourdement la dernière parcelle d’espoir qui pouvait subsister en lui, l’eût mené tout de suite directement au suicide si des prostrations complètes n’avaient pas, comme à Saint- Rémy, terminé ses crises.

Déjà, à Arles, au moment où tout s’était effondré de ses rêves : sa petite maison de la place Lamartine perdue pour lui, ce séjour qu’il eût voulu si long dans le Midi, — tout cela anéanti par la méchanceté des hommes, il avait souvent pensé alors à terminer brusquement sa vie; et, un jour, il avait écrit à Théo:

« Si j’étais sans ton amitié on me renverrait sans remords au suicide et quelque lâche que je sois je finirais par y aller. Là, ainsi que tu le verras, j’espère, est le joint où il nous est permis de protester contre la société et de nous défendre.

Baudelaire, dans le même ordre d’idées, avait déjà justifié ainsi la mort volontaire de son ami le doux poète Gérard de Nerval.

Puis, Vincent Van Gogh étonnait brusquement, en s’occupant de nouveau de tout : de couleurs, de factures, de projets de tableaux. Ainsi, pour ses meubles laissés à Arles, et que les Ginoux devaient lui envoyer à Auvers, il leur adressait la lettre inédite suivante :

Mon cher Monsieur Ginoux,

« Celle-ci pour vous prier de vouloir bien expédier par petite vitesse mes deux lits et les garnitures de lits qu’il y a encore chez vous.

« Je crois qu’il sera sage de vider le paillasson, car la paille coûtera autant comme frais de transport que d’en acheter de la nouvelle.

« Le reste des meubles, ma foi, il y a par exemple la glace que je voudrais bien avoir. Vous collerez des bandes de papier dessus pour empêcher que cela se casse — mais les deux commodes, chaises, tables vous pourrez les garder pour votre peine et s’il y avait encore des frais vous me le feriez savoir.

«Je regrette beaucoup d’être tombé malade le jour que je suis venu à Arles pour prendre congé de vous tous — j’ai été malade deux mois, depuis, sans pouvoir travailler. — A présent pourtant je suis encore remis complètement. Mais je vais retourner dans le Nord et donc, mes chers amis, en pensée je vous serre la main bien fortement ainsi qu’aux voisins et croyez que là-bas je penserai encore souvent à vous tous, car c’est vrai, comme me dit Mme Ginoux, que quand on est amis on l’est pour longtemps. Si par hasard vous verriez les Roulin vous n’oublieriez pas de leur dire bien le bonjour.

« Donc je termine la présente, espérant que Madame Ginoux est tout à fait remise de son malaise et vous serrant encore la main, croyez-moi

tout à vous,

VINCENT.

Veuillez adresser les lits

Monsieur V. Van Gogh

Paris

Petite vitesse

en dépôt en gare.

« Je ne compte rester à Paris qu’une quinzaine tout au plus, puis je vais travailler à la campagne; c’est pourquoi prenez bien soin de mettre sur l’adresse en dépôt à la gare. Sans cela, si vous avez à m’écrire, mon adresse à Paris est 19, Boulevard Montmartre.

Maison Boussod et Cie.

Et c’était cette autre lettre encore inédite :

« Mes chers amis Ginoux, de suite je veux répondre à la lettre de Mme Ginoux pour dire que j’ai été bien content d’avoir de vos nouvelles ; je regrette bien que M. Ginoux se soit blessé et ait tant souffert. Je vous en prie, faites faire l’emballage de mes affaires par quelqu’un pour que lui ne s’éreinte pas avec; je vous rembourserai volontiers de tous les frais que vous pourrez avoir, mais que lui ne se fatigue pas trop de peur que sa blessure ne s’ouvre. Mais ainsi j’y compte que vous expédierez samedi, car j’attends après. Oui, moi aussi, j’ai bien regretté de ne pas pouvoir revenir à Arles pour prendre congé de vous tous, car vous savez bien que je m’étais attaché à gens et choses de chez vous d’une amitié sincère. Mais dans les derniers temps j’attrapais davantage la maladie des autres que de guérir la mienne. La société des autres malades m’influençait mal et enfin je n’y comprenais plus rien. Alors, j’ai senti qu’il valait mieux essayer un changement et, d’ailleurs le plaisir de revoir mon frère, sa famille et les amis peintres jusqu’à aujourd’hui m’a fait du bien et je me sens absolument calme et en état normal. Le médecin d’ici dit qu’il faut se jeter dans le travail en plein et ainsi me distraire.
« Celui-là se connaît bien en peinture et aime beaucoup la mienne, il m’encourage fort et deux, trois fois par semaine, il vient passer quelques heures avec moi pour voir ce que je fais.
« Ils ont deux fois écrit un article sur mes tableaux. Une fois dans un journal parisien et l’autre fois à Bruxelles où j’avais exposé et maintenant, dernièrement encore, dans un journal de mon pays la Hollande et cela fait que beaucoup de gens ont été voir mes tableaux. Et ce n’est pas fini. Il est d’ailleurs certain que depuis que j’ai cessé de boire j’ai fait du meilleur travail qu’auparavant et il y a toujours cela de gagné.

« Mais je pense souvent à vous tous encore on ne peut pas comme on veut dans la vie, là où on se sent attaché le plus il faut partir, mais les souvenirs restent et l’on se souvient — obscurément comme dans un miroir — des amis absents.

« Ainsi j’espère que l’expédition pourra se faire samedi. Voici encore l’adresse :

Vincent Van Gogh,

chez Ravoux place de la Mairie

Auvers-sur-Oise

(Seine-et-Oise)

Petite vitesse.

« Comme cela, il ne saurait y avoir erreur. Et, je vous remercie d’avance de votre peine mais que Ginoux prenne un homme pour faire l’emballage et ne s’éreinte pas, je vous rembourserai les frais.

« Vous souhaitant bonne santé et complète guérison, salutations bien cordiales.

Vincent Van Gogh

Au commencement de juillet, Vincent revint à Paris chez son frère; et là le visitèrent Albert Aurier, Lautrec, Emile Bernard et quelques autres peintres. Mais, à peine arrivé, il voulut repartir.

Il regagna donc Auvers ; et il se mit à peindre des portraits. Après celui du docteur Gachet, dont il fit une variante, il peignit Clémentine Gachet devant un piano; la Demoiselle de chez Ravoux; les Fillettes du garde-barrière d’Auvers; puis, après avoir peint des champs de blé, là-haut sur le plateau, toujours sur des toiles de 30, il s’éprit du Jardin de Daubigny; et il le représenta deux fois. Il décrira ces nouvelles toiles, comme il l’avait fait si lyriquement à Arles et à Saint-Rémy ; et l’on retrouvera ici les «états» de sa merveilleuse intelligence, qui ne sombrait momentanément que sous les coups répétés du mal. Il expliqua ainsi sa toile du Jardin de Daubigny.

« Avant-plan d’herbe verte et rose. A gauche un buisson vert et lilas et une souche de plante à feuillages blanchâtres. Au milieu un parterre de roses, à droite une claie, un mur, et au-dessus du mur un noisetier à feuillage violet. Puis une haie de lilas, une rangée de tilleuls arrondis, jaunes, la maison elle-même dans le fond, rose, à toits de tuiles bleuâtres. Un banc et trois chaises, une figure noire à chapeau jaune et sur l’avant-plan un chat noir. Ciel vert pâle. »

Assurément, quand on revoit aussi par la pensée tous les autres magnifiques commentaires qui accompagnent chacun de ses tableaux, commentaires qu’il faut lire dans les lettres à son frère et dans celles à Emile Bernard; — quand on songe au pénétrant et continuel examen qu’il fit de lui-même, aux surprenantes investigations qu’il poussa au plus profond de sa conscience; — quand on étudie le développement de cette intelligence lucide, précise, de qualité presque incroyable; — quand, enfin, on veut voir de quelle force fut, au milieu des pires situations physiques et morales, le pouvoir de contrôle de cet homme, — on peut bien affirmer, certes, que Vincent Van Gogh ne fut pas un fou au sens où le public l’entend ; mais seulement — et ce fut assez ! — un homme atteint d’une maladie nerveuse — avec troubles mentaux ou crises passagères, qu’on eût dû, mieux, certains jours, arracher à lui-même. Et, ainsi l’on peut peut-être affirmer encore que le drame de l’oreille coupée ne fut que l’aboutissement des terribles et surexcitantes discussions que Vincent eut, à Arles, avec Gauguin. Discussions, dont il put dire lui-même :

«Gauguin et moi nous causions de peinture et d’autres questions de façon à nous tendre les nerfs jusqu’à l’extinction de toute chaleur vitale.»

Et encore :

« Avec Gauguin et moi, la discussion est d’une électricité excessive, nous en sortons éreintés. »

Un jour, l’idée nous vint de faire lire le Me volume des lettres de Vincent (Arles, Saint-Rémy et Auvers) à un chirurgien et docteur en médecine, dont la vive intelligence, à formes multiples, rayonne passionné.. ment sur tous les sujets. Ce chirurgien, tous mes amis savent qu’il se nomme Christian Dupinet. Après avoir étudié le livre que je lui avais confié, il me dit :

« J’avoue, mon cher Coquiot, que vous m’avez fait lire un des livres les plus beaux et les plus intéressants qui soient; et je comprends qu’il vous ait passionné. Assurément, ce littérateur improvisé, plein d’un lyrisme aussi inattendu, aura augmenté, si je puis dire, votre admiration pour le peintre et l’aura certainement quelque peu transformée.

« Quant à la maladie de Van Gogh (Bien entendu, c’est là que, moi, je voulais en venir !), il est très difficile, d’après ses lettres seulement, de la définir d’une façon très précise.

« Il eut, m’avez-vous dit, la syphilis. Et les accidents dont il a été victime sont-ils la conséquence de cette syphilis? Les excès de tabac, de café et d’alcool ayant surexcité à un degré incroyable un cerveau en perpétuelle ébullition, ont-ils contribué, de concert avec les spirochètes, à l’effondrement d’un homme dont les facultés de l’esprit étaient si harmonieusement établies ? Cela est possible, très probable, sinon certain.

« Quant à l’épilepsie — le docteur Peyron, à Saint-Rémy, se raccrochait, dit Vincent lui-même, à cette maladie —, elle peut n’avoir été que symptomatique. De plus en plus, en effet, l’épilepsie, maladie autonome, perd du terrain, et un jour viendra où elle ne sera plus considérée que comme un syndrome.

« Pouvons-nous dire maintenant que Vincent Van Gogh fut atteint de paralysie générale ? Certes, la paralysie générale, si injustement dénommée, se manifeste sous tellement de formes que les personnes non initiées comprennent avec difficulté l’opposition constante entre le nom et la chose. C’est pourquoi il faut plutôt parler ici de méningo-encéphalite diffuse et non de paralysie générale.

« Pour mon compte, je crois que Vincent Van Gogh fut atteint de méningo-encéphalite diffuse — à forme larvée et quelque peu particulière —, et que tous les accidents pour lesquels il fut traité ne furent que des symptômes ou un syndrome qu’on a à tort pris pour une affection autonome. »

Le placement de Vincent à Saint-Rémy, où on le laissa « végéter avec des malades corrompus profondément », comme il le dit lui-même, fut, en tout cas, une lourde faute. Seul, Théo reste au-dessus de tout reproche. Il ne savait pas; il se laissa conduire par les médecins. Il eût fallu garder Vincent dans une simple maison de repos, et lui permettre de peindre sans répit; — car, trop souvent, sous prétexte de soins, aussi bien à Arles qu’à Saint-Rémy, durant de longues semaines, tout travail lui fut interdit. Or, en dernier lieu, que fit le docteur Peyron? Rien, nous l’avons dit. Oui, directeur de pension de famille, où les pensionnaires étaient plus ou moins déments — et c’est tout ! D’ailleurs Vincent ne put-il pas écrire, à ce sujet, lui-même :

« Pour moi la santé va bien de ces jours-ci; je crois bien que M. Peyron a raison lorsqu’il dit que je ne suis pas fou proprement dit, car ma pensée est absolument normale et claire entre temps et même davantage qu’auparavant. »

A Auvers, Vincent n’est pas entouré d’une meilleure protection. Cette fois la pension de famille de Saint-Rémy est ouverte ; on applique le système de l’open door ; mais le docteur Gachet, spécialiste maintenant des maladies du coeur, ne peut pas mieux sauvegarder Vincent que le docteur Peyron. Théo, lui, donnait à son frère toute sa vie. Sur un efficace conseil du docteur Peyron, il eût tout de suite repris Vincent avec lui…

Tout d’un coup, Vincent se sentit seul, effroyablement. Il lui sembla que tout le monde se détournait de lui, l’évitait, et cela était en partie exact; car il se montrait si facilement irascible.

Un jour, en exemple, se trouvant chez le docteur Gachet et remarquant une toile de Guillaumin qui n’était pas encadrée : Une femme nue couchée, il s’emporta, comme il la trouvait très belle, dans une injurieuse colère ; et, en exigeant qu’elle fût encadrée sur le champ, il enfonça la main dans la poche de son veston, y cherchant peut-être un revolver. Mais le docteur Gachet, résolument, le fixa dans les yeux ; et Vincent recula, s’enfuit.

Il fut plusieurs jours sans oser revenir chez son ami. On le vit errer dans les champs, ne peignant plus, l’air hagard. Ce qu’il n’avait jamais fait, il suivait l’Oise, s’arrêtant quelquefois pour regarder l’eau, fixement. Les péniches qui dormaient là, jaunes, vertes ou rouges, le fascinaient ; puis il remontait d’un élan brusque vers Auvers ; et il marchait furieusement devant la maison du docteur Gachet, ne se décidant pas à entrer.

Soudainement, le mal dont il souffrait, précipita ses coups. Des nuits sans sommeil l’épuisèrent. Il raconta à Ravoux qu’il ne pouvait plus tenir, qu’il sentait la vie s’en aller de lui. Et comme l’aubergiste, par des paroles gaillardes, s’efforçait de l’encourager à vivre, Vincent ne lui répondait plus que par un sourire triste. Et il pensait à Monticelli dont il avait pu dire :

« Considérant toutes les misères de ses dernières années, y a-t-il de quoi s’en étonner qu’il ait fléchi sous un poids trop lourd, et a-t-on raison lorsque de là on voudrait déduire qu’artistiquement parlant il ait manqué son oeuvre ? J’ose croire que non, il y avait du calcul bien logique chez lui et une originalité de peintre, qu’il demeure regrettable qu’on n’ait pas su soutenir de façon à en rendre l’éclosion plus complète. »

Un jour, Vincent eut encore la force de peindre des Corbeaux au-dessus d’un champ de blé, là-haut, sur le vaste plateau; puis il rentra sans rien dire aux Ravoux, et il se jeta sur son lit, où il dormit toute une longue nuit. Il resta plusieurs jours sans quitter l’auberge.

Mais, vers la fin de l’après-midi du 27 juillet, il sortit sans une toile ; et il s’engagea derrière le château d’Auvers, grande bâtisse d’un blanc jaunâtre, sise sur une hauteur, dans les arbres. Pas d’ornements; tout le charme existe dans les proportions de la façade, des fenêtres et du toit.

C’est ce château qui figure précisément dans ce tableau de Vincent : Effet de soir : « Deux poiriers tout noirs contre ciel jaunissant; avec des blés et dans le fond violet le château encaissé dans la verdure sombre ».

Un paysan que j’ai retrouvé et qui se souvient de Vincent, le vit ce jour-là; et il lui entendit dire : à c’est impossible, impossible! » Mais Vincent était toujours un peu « bizarre », me dit-il ; et il ne le considéra pas davantage.

Quelques heures plus tard, on vit Vincent rentrer chez Ravoux. Il revenait courageusement, heureux peut-être, s’étant tiré en plein corps une balle de revolver. Il monta dans sa chambre ; et il demanda qu’on le laissât tranquille.

Mais Mme Ravoux, voyant du sang sur ses vêtements, courut appeler le docteur Gachet et le docteur Mazery. Ce jour-là, c’était un dimanche, le docteur Gachet et son fils pêchaient dans l’Oise. Quand le docteur Gachet arriva, Vincent lui dit tout de suite qu’il avait agi en pleine conscience.

Il portait sur lui une dernière lettre adressée à Théo, et il y avait écrit cette phrase : «Eh bien, mon travail à moi, j’y risque ma vie et ma raison y a fondré à moitié».

La balle, des côtes, avait glissé dans l’aine. Vincent, stoïque, demanda sa pipe et il fuma.

Il eût fallu peut-être tenter une intervention chirurgicale. Mais, à Auvers, elle se présentait trop compliquée; et les docteurs n’essayèrent point de la réaliser.

Le docteur Gachet pensa tout de suite à prévenir Théo ; mais Vincent refusa de lui donner l’adresse de son frère. Le docteur Gachet fit alors porter par le peintre Hirschig une lettre chez Boussod et Valadon, au n° 19 du boulevard Montmartre. Elle était ainsi conçue :

«Cher Monsieur, j’ai tout le regret possible de venir troubler votre repos. Je crois pourtant de mon devoir de vous écrire immédiatement. On est venu me chercher à 9 heures du soir aujourd’hui dimanche de la part de votre frère Vincent qui me demandait de suite. (Moi — C’était le dire seul de Mme Ravoux). Arrivé près de lui, je l’ai trouvé très mal. Il s’est blessé… N’ayant pas votre adresse qu’il n’a pas voulu me donner, cette lettre vous parviendra par la maison Goupil…»

Théo accourut; il revenait de conduire sa femme et son enfant en Hollande. Il prit son frère dans ses bras, et il l’étreignit de toute son affection. Et comme il lui disait qu’on allait le sauver, Vincent, doucement, répondit : « C’est inutile! la tristesse durera toute la vie. » Et il passa la journée du 28 juillet à réconforter son frère, à parler de toute leur famille; et, le 29 juillet, à une heure et demie du matin, exactement, n’ayant pu s’acquitter envers Théo et envers la vie, Vincent rendit l’âme, comme il l’avait promis!

Théo écrivit à sa mère :

Chère mère,

« On ne peut pas trouver de consolation… C’est une douleur qui me suivra longtemps et que je porterai toute ma vie en moi. Tout ce que l’on pourrait dire maintenant, c’est qu’il a trouvé la paix qu’il avait réclamée lui-même… O mère, il était tout mon frère ! …»

« L’enterrement eut lieu, m’a dit M. André Bonger, par une journée splendide et d’une chaleur excessive. Je ne me souviens pas de l’heure exacte, mais je pense qu’il était environ midi.

« Nous avions silencieusement déjeuné dans une petite pièce de l’auberge. Dans la chambre mortuaire, des amis avaient accroché les dernières toiles du peintre, d’une impression poignante.

« Théo et moi, nous conduisions le deuil.

« Lui et moi, nous avons fait tomber une pelletée de terre sur le cercueil, descendu dans la fosse. Le docteur Gachet a prononcé un bref discours, auquel Théo a répondu par ces quelques mots qui me sont restés gravés dans la mémoire : « Messieurs, je ne saurais vous faire de discours, mais je vous remercie du fond du coeur. »

« Je ne me souviens pas des noms de tous ceux qui ont assisté au convoi ; mais il n’y avait pas plus d’une douzaine d’amis et quelques gens du pays qui étaient venus sur la prière du docteur Gachet.

« Aux côtés du docteur Gachet, il y avait le père Tanguy, Emile Bernard, Laval (le peintre, compagnon de Gauguin à la Martinique), Hirschig, — un autre peintre hollandais, Van der Valk, qui travaillait à Auvers, et Mlle Mesdag, devenue ensuite sa femme.

«Je ne saurais vous faire un portrait complet de Vincent dans l’espace d’une lettre. Il est tout dans son oeuvre et dans sa correspondance. C’était le plus noble caractère d’homme qu’on pût rencontrer ! Franc, ouvert, vif au possible, avec une certaine pointe de malice drôle. (Moi. — Et ceci n’en fut-il pas un trait quand il écrivit à son frère:

« Ce n’est pourtant pas mal trouvé qu’un journaliste conseille au général Boulanger de se servir désormais pour donner le change à la police secrète, de lunettes roses, qui selon lui iraient mieux avec la barbe du général. Peut-être cela influencerait-il d’une façon favorable, déjà tant désirée depuis si longtemps, le commerce des tableaux. ») Excellent ami, termine M. André Bonger, inexorable juge, dépourvu d’égoïsme et d’ambition, comme le prouvent ses lettres si simples, où il est aussi bien lui-même que dans ses innombrables toiles. »

La santé précaire de Théo ne résista point à sa profonde douleur. De jour en jour, la maladie sans trève l’accabla. Vincent appelait son frère. Transporté dans une maison de santé à Utrecht, Théo y mourut, quelques mois après Vincent. le 21 janvier 1891.

Un dimanche du mois de décembre 1921, j’allai à Auvers, avec ma femme et le peintre Giran-Max, pour voir la tombe de Vincent.

C’était une belle journée froide, et de gros nuages blancs s’arrondissaient sur un ciel bleu. Il avait plu dans la nuit, et nous marchions sur un sol mou; mais le vent soufflait et nous poussait là-haut vers le cimetière, qui est un carré entouré de murs et pris sur le plateau des champs.

Nous allâmes à l’aventure dans ce cimetière blanc, comme tous les cimetières où la guerre a jeté des morts si jeunes et tant de pierres si blanches; nous cherchions Vincent; et nous vîmes d’abord les tombes de Goeneutte, de Murer et de Madame Chevalier.

Nous n’avions aucune hâte; un plaisir d’une nature singulière nous retenait dans cet amas de croix ; nous y étions venus pour Vincent; il était là, quelque part. Nous avions peur de le trouver trop vite. Et chacun de nous songeait à sa tombe.

Nous redoutions de la trouver banale, d’un modèle suranné, une stèle de pierre portant un médaillon en bronze. Lui qui avait été si pauvre, si obscur! Et nous cherchions vraiment ce monument-là, obsédés par toutes les sottises de pierre qui sont dans tous les cimetières, et qui abondent aussi au cimetière d’Auvers. Nous regardions autour de nous, devant nous, en marchant sur le gravier, dans la paix de ce jour de repos. C’est ici un champ nu, sans arbres . Des meules de blé montaient derrière un mur; et des sapins, là-bas, plantés en dehors, bordaient un côté du grand carré de silence.

Tout à coup, nous tombâmes sur la tombe de Vincent, une simple pierre debout, arrondie au sommet; et il n’y avait pas une seule tombe, il y en avait deux, côte à côte!… Certes, on éprouve, dans la vie, des stupeurs inouïes ; le plus équilibré subit même, quelquefois, d’absurdes hallucinations; mais nous étions trois ici, dans le jour éclatant d’une lumière bleue, en proie à une forte, à une inexprimable émotion peut-être, mais nous regardions de tous nos yeux, nous nous penchions sur les deux pauvres pierres ; à un moment nous nous considérâmes tous trois avec de l’inquiétude dans les yeux; mais il était impossible de croire qu’un commun vertige nous prenait tous trois; il y avait bien là, devant nous, devant un mur, sur un parterre d’herbes sèches, il y avait bien deux pierres, deux tombes, sur lesquelles nous pouvions lire : Ici repose Vincent Van Gogh; Ici repose Théodore Van Gogh!…

Ah! nous devinâmes tout de suite quelle main pieuse avait réuni les deux frères!… Il est, là-bas, en Hollande, à Amsterdam, une femme généreuse, au grand coeur pétri d’amour et de dévouement, qui a, un jour, ramené le corps de Théo à Auvers, pour que les deux frères, qui s’étaient tant aimés, fussent dans le sommeil de la mort encore côte à côte. Et cette femme avait sacrifié son immense chagrin à l’amitié des deux frères. Elle perdait deux fois son mari; mais elle le donnait à Vincent!…

Quel auguste repos ici pour les frères Van Gogh! Le soleil, aujourd’hui, caresse ces deux pierres; le soleil que Vincent adora. Et, au-dessus des deux tombes, s’élèvent les meules. On en compte, dans la vaste campagne, plus d’une quarantaine. Elles sont là, comme desséchées, comme si elles devaient s’en aller en poussière avec Vincent.

Voici, encore, toute la vie des champs qui fut sa passion. Voici des herses, des charrues, d’autres instruments agricoles. Tout est là immobile, paisible. Quelle communion entre ces deux Hollandais, que la vie supplicia, et qui sont enfin réunis dans l’énorme silence : «Ici repose!» sous le plein soleil de France !

Là-bas, volent des bandes de corbeaux. Ce sont les oiseaux que Vincent peignit dans sa dernière toile. Ils croassent; tandis que, dans les fermes, les coqs s’égosillent…

Il repose, là, Vincent, en pleine terre qu’il aima. Aux saisons diverses, reviennent les semeurs, les moissonneurs, les laboureurs; tout l’actif et opiniâtre travail qui l’enchanta. Et, en couronnement, on dresse un jour les hautes meules ; mais elles se tassent massives et calmes pour son repos; elles n’ont plus les aspects de torches incendiaires qu’il leur infligea… L’homme qui monte du pays pour labourer, pour semer, pour moissonner, ignore qu’il compose, qu’il fait revivre, autour de la tombe de Vincent, un si grand nombre de ses merveilleuses toiles, où tout est en mouvement exaspéré de vie ; mais l’homme fidèle, reparaît toujours…

Nous restons là, à regarder, à rêver… Mais tout à coup le vent ploye les sapins; et ils se convulsent en de longs frémissements, en des craquements de branches. Les nuages galopent dans le ciel et le vent renverse les couronnes de l’humble cimetière. Je songe au mistral, à Vincent. Le vent terrible est venu lui donner ici aujourd’hui sa grande fête hurlante…..

Van Gogh, à la mort de son père, quitte les Pays-Bas et vient à Paris. Il y arrive en mars 1886. Il y résidera avec son frère Théodore, de trois à quatre ans plus jeune. Ce frère avait été le seul de la famille à reconnaître son talent et à croire à son avenir. Il va maintenant l’aider. Il lui montrera un dévouement à toute épreuve. Il le secourra, comme le père l’avait fait auparavant.

Théodore Van Gogh avait été pris par la maison Goupil, pour tenir chez elle l’emploi que Vincent s’était montré incapable de remplir. Quoique les deux frères se ressemblassent au physique, ils différaient complètement au moral. Il semblait qu’ils se fussent partagés les qualités qui, réunies, eussent fait l’homme supérieur en tous points complet. Si Théodore manquait du génie de Vincent, il était doué de l’urbanité, de l’esprit pratique, de l’aptitude commerciale dont celui-ci s’était montré dépourvu. Il avait gagné la confiance de ses patrons, qui l’avaient tiré de la position de petit employé pour lui faire confier, boulevard Montmartre, la gérance d’une branche de leur maison.

Doué d’initiative, il s’était alors efforcé de de les amener à accueillir les œuvres des peintres impressionnistes. Mais, à l’époque, ces peintres, apparus comme des novateurs monstreux, étaient encore mal vus et décriés, et les Goupil occupaient une si haute position dans le commerce des arts, qu’ils n’avaient pu consentir, à les laisser pénéter à leur siège principal, rue Chaptal. C’eût été se compromettre en mauvaise compagnie. Cependant, par une concession, pour ne pas se fermer une branche de la peinture qui, après tout, pouvait avoir un avenir commercial, ils avaient remis à Théodore Van Gogh, au boulevard Montmartre, le soin de s’en occuper, d’en faire des expositions et d’en mettre des exemplaires en vente. Ils s’étaient d’ailleurs gardés de lui laisser la bride sur le cou. Il admettrait seuls ces représentants de la nouvelle peinture que le public avait relativement compris et qu’on pouvait dès lors accepter, tels que Claude Monet, Pissarro, Degas. Il fermerait l’accès aux autres, à ceux qui étaient encore réprouvés, d’une façon absolue.

Quoi qu’il en soit, Vincent Van Gogh venant à Paris vivre avec son frère Théodore, connaîtrait l’art impréssionniste. Il trouverait en lui un homme à l’unissonde ses sentiments, lorsque bientôt il voudrait s’engager lui-même, dans les voies nouvelles de la peinture claire et colorée. Cependant il n’est certes pas arrivé à Paris avec cette résolution déjà prise. Elle ne devait lui venir qu’après un certain temps, car il entre tout d’abord à l’atelier Cormon.

Il s’était déjà, à la Haye dans l’atelier de Mauve, puis à Anvers à l’Académie des beaux-arts, montré enclin à suivre un enseignement régulier. Il n’avait pu s’y astreindre que momentanément. Il renouvelle la tentative à Paris, sans devoir non plus la poursuivre très longtemps. Mais pendant qu’il est à l’atelier Cormon, il y travaille assidûment. On posséde de ces dessins qu’il a exécutés devant le modèle vivant. Emile Bernard, qui fréquentait l’atelier à la même époque, l’a remarqué aplliqué à dessiner un plâtre d’après l’antique. Les élèves riaient, dit-il, dans son dos, trouvant qu’il « il ne daignait rien voir » (1). Ce devait être, en tout cas, un assez singulier spectacle que cet homme de trente-trois ans, au milieu des tout jeunes gens peuplant l’atelier. Ils dessinaient, eux, avec la correction que montrent en majorité les élèves, avec sa manière lors régles, alors pleinement développée. Quelle fût son application à rendre le modèle, il ne pouvait manquer de le déformer ou plutôt de reformer à sa manière. Le maître, M. Cormon, s’était cru obligé, au début, de lui donner de ces conseils qu’il devait à tous ses élèves ; mais, voyant qu’il avait affaire à un homme déjà mûr. qui se montrait sûr de lui, il y avait vite renoncé.

Enfin par un de ces renversements venus du fond de sa nature, il a ouvert les yeux sur ce qu’il n’a pas connu en Hollande, qui le sollicte maintenant à Paris, et va s’emparer de lui pour le pénétrer tout entier, la couleur, la peinture claire, l’impressionnisme. Avec son activité d’esprit, l’attention qu’il avait une première fois donnée aux en france aux artistes qui peuvent le mieux lui offrir ce qu’il cherche maintenant, des exemples pour arriver à la puissance du rendu par la couleur, dans la lumière. Aussi bien son étude va de Delacroix à Monticelli ; il regarde les impressionnistes Pissarro, Claude Monet, Cézanne, Guillaumin ; il voit aussi les œuvres des « pointillistes »Seurat et Signac ; tous ceux qui ont un coloris l’attirent, jusqu’à Ziem. Il n’est du reste pas de ces hommes qui, parce qu’ils forment de nouvelles liaisons, répudient entièrement leurs vieilles préférences. Il garde son admiration de Millet, à laquelle il ajoute celle de Daumier, de Delacroix, qui compteront parmi les choses importantes qu’on lui devra.

Puisque c’est avant tout la couleur qui le prend, le Japon devait aussi l’attirer. En effet, l’assemblage de vives couleurs pratiqué par les artistes de de pays le séduit. Il tapisse la chambre où il habite chez son frère, de crêpons japonais. Il en mettra comme fond à un portrait du Père Tanguy, une des œuvres principales qu’il peindra à Paris. La vivacité des couleurs employées par les artistes japonais, le frappe tellement, qu’il admirera le Japon, comme en perpective, à travers. Il en rêvera. Il dira plus tard de la Provence, où il aura été chercher l’éclat de l’atmosphère, que c’est un pays « qui doit être aussi beau le Japon ».

Cependant comme le Japon est hors de portée et que son art est d’un esprit trop différent du nôtre pour que l’on puisse se l’assimiler, ce sont les Français auxquels il emprunte définitivement. C’est peut-être à la palette de Monticelli qu’il est de plus particulièrement redevable. On en découvre un reflet dans certains de ses tableaux. Il n’avait pu connaître les œuvres de Monticelli en Hollande, où elles n’avaient certainement pas encore pénétré. Il y avit à Paris, rue de Provence, un marchand, Delarbeyrette, qui en détenait un nombre considérable ; c’est chez lui que Van Gogh en a pris connaissance.

Il s’approprie la méthode, adopté par les impressionnistes, de peindre le paysage directement, en plein air, devant la nature. Il est entré en rapports personnels avec la plupart des peintres impressionnistes, mais il est deux peintres avec lesquels il se lie d’une amitié particulière, Gauguin et Emile Bernard. En Gauguin, son ainé de cinq ans, il cherchera comme appui. Avec Emile Bernard, beaucoup plus jeune que lui, il entretiendra d’étroites relations. Il en fera son « copain », l’homme au sein duquel il s’épanchera.

Tous ceux qui sont familiers avec les questions de technique savent quels efforts ont à faire ces artistes qui, engagés dans une voie, veulent en changer, et l’on peut s’imaginer la tâche que la transformation complète de son art impose à Van Gogh. Lui qui, en Hollande, n’a connu que la peinture qu’on peut dire noire, mélancolique de caractère, passe en France à la peinture avant tout colorée, claire, éclatante, donnant la sensation de la vive lulière et du plein air. Le voilà donc, ayant abandonné l’atelier Cormon, qui s’applique à mettre de plus en plus d’éclat, de plus en plus de brio dans ses œuvres. Si on pouvait ranger chronologiquememnt celles qu’il éxécute à Paris, on verrait les progrès que, par un travail incessant, il fait, on peut dire jour par jour, dans la nouvelle voie où il est entré.

(1) Lettres de Vincent Van Gogh à Emile Bernard, page 65.

Van Gogh débute par peindre en plein air, aux alentours de Paris, à Montmartre, le moulin de la Galette, à Asnières, l’île de la Grande Jatte. Il peint en même temps un grand nombre de tableaux de fleurs. Comme il cherche surtout à éclaircir sa palette, les fleurs lui permettent d’y réussir. Elles lui présentent, assemblées en bouquets ou en gerbes, ces juxtapositions de tons tranchés qui l’exerceront à reproduire, en toutes circonstances, n’importe quelle coloration dans les lumière. Il peint en ce moment avec une sorte de fureur. Il n’a pas d’atelier, et la chambre qui lui en tient lieu, dans l’appartement où il réside avec son frère, rue Lepic, ne lui offrant sans doute pas toute les commodités dont il a besoin, il va travailler ailleurs, un peu partout. Il s’est arrangé pour peindre au sous-sol de la maison. De Antonio, un ami qu’il s’est fait dans l’atelier Cormon, habite sur la place St-Pierre, à Montmartre. Il peint chez lui, ou il trouve de la clarté, d’une manière assidue.

Ses tableaux d’alors sont généralement de dimensions réduites, et ont pour sujets des fleurs, des paysages, des natures mortes. Dans ce dernier ordre tout lui est bon. Il peint des fruits et des légumes de toute sorte. Il peint des souliers. Il peint des harengs, accompagnés d’accessoires variés. On connait de ses petits tableaux, où les ustensiles du fumeur, blagues à tabac, pipes, cigares, allumettes forment les sujets. D’autres auraient pu penser que ces objets ne lui sont jamais apparus nobles ou vulgaires en eux-mêmes. Il ne leur demande, alors qu’il s’étudie au coloris, que de lui offrir des couleurs variées.

Van Gogh ne se préoccupe nullement, à cette heure, de tirer parti de ses œuvres. Il ne pense même pas qu’il puisse se trouvre des gens pour les acheter. Il remet bien celles qu’il considère comme les plus importantes à son frère Théodore, avec l’espoir d’en tirer profit dans l’avenir, mais les autres, de moindre importance, de petie ou médiocre dimension, il en fait cadeau à qui veut les accepter, ou elles ont été produites, ou encore en donne à un restaurent, sur le boulevard de Clichy, Au Tambourin, tenu par une italiennee, la Segattori, un ancien modèle (2), qui acceptait assez facilement, en paiement, les tableaux des peintres qui, comme Van Gogh, venaient manger chez elle.

Il a dù, avec sa rapidité d’exécution, produire plusieurs centaines de ces tableaux de petite ou moyenne dimension. Ils ont été en majorité signés, mais du seul prénom de Vincent. Depuis que l’œuvre est devenue céléèbre on en a vu sortir des coins les plus obscurs. Toute-fois beaucoup sont sûrement perdus. Ils ont été tellement méprisés à l’époque par les détenteurs, que ceux-ci les ont grattés pour ses servir des toiles ou les ont laissés périr à l’écart. Van Gogh s’est désintéressé de même, dans d’autres circonstances, des études ou des tableaux qu’il a pu peindre. Sa belle-soeur Mme Van Gogh-Bonger nous apprend qu’en quittant Anvers, après y avoir suivi les cours de l’Académie des beaux-arts, il abandonna, on ne sait à qui, d’assez nombreuses études, dont on n’a jamais retrouvé de traces. (3)

Van Gogh, outre le souci auquel il obéit d’accentuer sa gamme de coloris, en connaît un autre, qui sert à expliquer qu’il ait tant multiplié ces tableaux variés qu’il peint, par une sorte de gymnastique, en une seule séance, ou tout au plus au cours d’une journée : c’est le besoin, qui s’est emparé de lui et qu’il lui faut satisfaire, d’arriver à une exécution rapide, hardie et, en même temps, précise et arrêtée. Il doit la première pensée de cette nouvelle recherche au Japon. Il n’a pu manquer en effet d’observer dans les arts japonais du dessin, avec quelle libeté et quelle justesse les touches sont mises et les contours tracés.

Les Japonais, qu’ils écrivent, dessinent ou peignent, n’ont qu’un instrument et qu’un procédé : ils se servent exclusivement du pinceau promené à main levée. Or comme le pinceau met sur le papier ou la soie des lignes et des surfaces sur lesquelles il n’y a pas à revenir, elles doivent être appliquées, du premier coup, d’une manière réussie. La justesse et la perfection à obtenir de prime-saut sont ainsi devenues les qualités essentielles de la technique japonaise. Quand on se prend d’intérêt pour l’art japonais, si on est avant tout attiré par la vivacité du coloris, on ne peut manquer ensuite d’admirer la hardiesse de la facture. Aussi Van Gogh, épris des artistes du Japon, va-t-il adpoter à leur exemple une exécution rapide, par touches hardies, mises avec justesse, du premier coup. Ces procédés lui étaient, comme la peinture claire, restés étrangers, en Hollande, où, s’il avait peint d’une manière déjà large, il n’avait connu que cette facture qu’on peut dire reposée, qui est un des traits de l’art hollandais.

Dans cet état d’activité où il se tient à Paris, Van Gogh ne s’est pas senti particulièrement attiré vers la figure humaine. Il peint cependant attiré vers la figure humaine. Il peint cependant, à deux reprises, le père Tanguy. Ce sont là, à peu près, les premiers portraits, au moins de grande dimension, qu’on lui doive et ils marquent comme un développement de son art. Si Van Gogh a trouvé le père Tanguy assez intéressant pour le faire poser on ne s’étonnera pas que nous nous arrêtions nous-mêmes sur lui.

(2) Gustave Coquiot : Vincent Van Gogh, page 126.

(3) Mme Van Gogh-Bonger : Vincent Van Gogh, Briefe an seinen Bruder. Einleitung, page 35.

Théodore DURET

Extrait de Van Gogh Théodore DURET (Edition définitive) 1924 – Bernheim-Jeune

DURET, Théodore (Saintes, 1838 ~ Paris, 1927)

Vincent Van Gogh possède à présent son génie en pleine puissance. Il est arrivé d’Arles comme un héros chargé de toutes ses armes. Il a toute sa véhémence, toute son originalité, vertus superbes, développées à l’extrême. Ses tableaux, on ne pourra plus les regarder sans ressentir tous les frissons de l’admiration. Et, toujours, ses toiles seront variées, contrastées, inattendues ; on en sentira le choc, comme d’un coup de poing en pleine poitrine.

A Saint-Rémy, retiré du monde, Vincent se résigna et il continua de travailler.

Il le fit de tout son courage, autant du moins qu’il en eût le pouvoir ; car son génie fut une incompréhensible chose pour tout ce monde de fous et de soigneurs de fous.

Quand on l’empêchera de sortir, de se plonger encore, dans cette nature, au travers des mille décors de ce pays qu’il adorait, il interpréta en peintre des lithographies et des gavures de Rembrandt, de Delacroix, de Daumier et de Millet. Il glissa même à Gustave Doré et à Mme Demont-Breton. C’est qu’il sentait que le seul moyen de résister à son mal, c’était le travail, sa peinture.

Et, au milieu de ce mal qui battait sa pauvre tête, ses moyens de production restaient lucides, tout puissants. La tempête pouvait l’assaillir, l’envelopper d’épouvante, le glacer de terreur; — quand Vincent tenait sa palette, il redevenait un peintre maître de toutes ses facultés créatrices; mais il sentait que son cerveau saignait, que son supplice devenait de plus en plus féroce. Il eût aisément donné l’idée qu’il travaillait par une sorte d’automatisme surhumain; et qui eût alors contemplé son œuvre eût arraché à l’asile ce grand peintre supplicié.

Pendant un an, exactement, telle fut sa douloureuse vie. Parmi les peintres maudits, voilà, assurément, le plus flagellé par les plus mauvaises forces du Destin!

Pendant un an, trois cent soixante-cinq longs jours et autant de nuit — quelle torture est égale à celle-là? — Vincent trembla de peur et il travailla.

Il travailla! Voyer le Laboureur, dans la Plaine vallonnée; — Les Alpines, mollement bombées; — Le Semeur, allègre et vif sous l’énorme disque du soleil; — La pluie, si douce; — Le bon Samaritain, où toute sa charité s’exhle; — La maison des fous, devant laquelle il dressa des apothéose d’arbres. Quel magnifique ensemble! Voilà un fait véritablement au dessus- de tout entendement. C’est un « dément » qui a peint ces impérissable tableaux et tous les autres qui flambent dans notre mémoire! Que vaut donc alors la non-folie qui produit tant de choses odieuses, qui engendre tant de sottises? Souvenez-vous de ce que Vincent a ajouté à Daumier et à Millet. Pourquoi eût-on peur de cette exaltation qui le grandissait? Pourquoi le garda-t-on durant toute une année — jours et nuits — dans l’horrible geôle?

Si l’œuvre seule compte, eh bien! soit, rejouissons-nous alors de ce martyre; car, si l’on observe avec soin les toiles peintes par Vincent à Saint-Rémy, paysages et portraits, on ne manque pas de remarquer une plus extrême autorité, une plus rare association de moyens. Son génie monte alors à son paroxysme, à son plus haut période; et il apparaît d’une telle emprise, d’une si soudaine facilité de réalisation que l’on peut attendre une mosson d’œuvres. Et, lui-même, Vincent, le crie, cela; il remue des projets en foule, il veut tout peindre. Quand son mal ne le torture pas, quand il a un bref moment de repos, il sent, il clame qu’il va nous offrir des toiles par centaines.

Il chérit de plus en plus cette Provence, où il n’a trouvé que des indifférences parmi les hommes; mais où les paysages lui furent si hospitaliers.

Le Japon, qu’il eût tant voulu connaître, et qu’il ne devinait que par les crépons que son frère lui récoltait un peu partout, surtout chez Bing et chez Portier; ce Japon enchanté, il croit tellement le voir dans chaque motif de paysage, qu’il repart d’une nouvelle allégresse. Il travaille des journées entières sans manger, sans se plaindre du soleil, qui lui cuit le crâne; — et il en rit presque en se disant qu’il « n’en reviendra pas toqué, puisqu’il l’est déjà ». Et, dans ce travail forcené, le mistral, qu’il retrouve ici, ne le rebute pas davantage. On cale bien son chevalet, et tout est dit. Mais, parbleu! il faut peindre vite, et presque saisir au vol tous les repos du vent; — alors, en jeter sur la toile, de cette couleur qu’il crache à pleins tubes, et qu’il ne peut jamais ménager, car elle le grise. Puis, tout d’un coup, il se prend à dire :

« Je trouve probable que je ferai plus guère des choses empâtées, c’est le résultat de la vie calme de réclusion que je mène et je m’en trouve mieux. Au fond je ne suis pas si violent que cela, enfin je me sens davantage moi dans le calme. »

Paroles singulières; mais qu’importe? En sortant de son épuisant labeur, Vincent est terrassé; et il écrit cela à son frère, simplement, comme pour lui dire qu’il emploie bien l’argent qu’il reçoit de lui, régulièrement.

On se retient toujours pour ne point s’appesantir sur les œuvres de cette nouvelle période. On a une envie si forte de citer la ronde des prisonniers, d’après Gustave Doré — les buveurs, d’après Daumier, — un boulevard à Saint-Rémy, — La maison de santé, ou bien encore le ravin. Mais ce serait ridicule d’en parler encore quand on songe lentement à ces uniques toiles. A travers le temps, quelle inconsistance de tant d’autres peintures au regard de ces œuvres! Sans doute, nous gardons déjà des souvenirs à jamais gravés. Des tableaux de Delacroix, de Cézanne, laissent des traces profondes, des traces, peut-on dire cela? constitutionnelles; mais on ne ressent jamais la commotion que vous impose une œuvre de Vincent Van Gogh, quand on l’évoque pleinement. Ce dessin, cette couleur, ces étrangetés hautaines et si pleinement neuves, viennent vraiment d’un autre monde.

Je le répéte; on est stupéfait d’abord et mal à l’aise. Rien en vous n’est posé, devant une toile de ce peintre. Rien en vous n’est posé, devant une toile de ce peintre. On partage sa douleur, on subit les effets de son immense mélancolie. Il ne vous cause pas de l’amertume, volontairement; mais il lui est impossible de laisser la trisesse en dehors de son œuvre. A Saint-Rémy, surtout, elle pleure toutes ses larmes de sang au travers de l’universel malaise de la Terre.

Oui, ses portraits peints à l’asile sont presque tous comme anéantis, « vagues », dira-t-il lui-même, comme frappés d’une atroce hypocondrie. Voyez le portrait du Surveillant en chef; le portrait de cet autre homme sec, qui se roidit, qui a un regard de bête malade, des plis de peau comme il en tombe sur les cous des oiseaux des hautes altitudes; voyez le jeune idiot, coiffé d’un képi de collégien, dont toute la face reflète l’ahurissement devant la vie. Voyez toutes ses autres effigies; la sienne surtout, le chagrin, le renoncement à tout et la terreur qui cingle, à certains moments, la fragile carcasse humaine.

Ses paysages mêmes, les paysages qu’il pouvait peindre de temps en temps, seulement, il nous les montre comme des terres d’affreuse solitude, livrées au chaos des monts, des collines et des pesants nuages.

Aussi, peu à peu, l’abattement s’installa en lui. Il devint l’homme qui répétait : « Je ne tiens plus aucunement à une victoire, et dans la peinture je ne cherche que le moyen de me tirer de la vie. » Il arriva un jour où il sentit qu’il devait encore partir pour ailleurs. Ailleurs, aussi bien n’importe où, il retrouverait peut-être un peu de répit, de temps à autre de courtes trêves. Ici, c’était maintenant impossible. Il avait dépassé la limite; il se consumait au-dessus des forces humaines. Il ne pouvait plus approcher des déments. Il devint inévitable qu’il criât en un autre pays ses plaintes et ses transes. Et c’est alors qu’il appela à son secours son frère. Auvers l’attendait. Serait-ce enfin une rade de silence et de repos?…

Partir! Partir, d’abord!…

Gustave COQUIOT


Extrait de VINCENT VAN GOGH par GUSTAVE COQUIOT – Librairie OLLENDORFF PARIS – 1923

A Arles, toute sa personalité, toute sa fougue, éclatent. C’est total d’un coup. Le soleil l’arrache à toutes ses premières œuvres. Il peint, furieux de produire, exaspéré de couleurs vives et ayant répudié tous les mélanges.

Là, aussi, se servant d’un roseau, taillé comme une plume d’oie, et se souvenant d’Hokousaï, — dont les trois merveilleux albums représentant les Cent vues du volcan Fouji restent à jamais dans sa mémoire! les Cent vues du volcan Fouji — où il a vu, avec quel ravissement enchanté, les émouvantes manières de dessiner les terrains, l’herbe, les arbres, le soleil, les chaumes, les fleurs des vergers, les déchirures des montagnes! — se souvenant d’Hokousaï, encore et toujours, pour représenter les barques à la proue recourbée, les zébrures de la pluie, l’eau qui palpite, les vagues qui se heurtent en volutes, en accroche-coeur griffus, — il tire de ces mémorables souvenirs un dessin qui est pourtant le sien, le dessin de ses toiles : en hachures, en points, en ronds, toujours tout cela en mouvement, sous l’incendie du soleil et l’incendie de son sang. Ses peintures? Elles ne se montrent plus également immobiles. Tout vibre, tout oscille, tout flambe, tout est en bouleversement : les maisons, les arbres, les personnages, les cheminées d’usines, les astres eux-mêmes!… A côté de cette peinture-là, presque tout paraît froid, sans vie. Peinture d’exception!

Ici, Vincent Van Gogh a toutes les hardiesses, tous les emportements. De toutes ses forces, chaque jour, il veut lutter avec le soleil, ou du moins le transporter, comme il le voit, sur sa toile, pour que sa toile embrase à son tour les murs blancs de sa chambre. Il a le délire du jaune; et il le crie à tout propos. Il ne peint jamais avec calme; il est sans cesse en période agitée. Mais il sait d’avance ce qu’il veut faire : il a raisonné au sujet de sa toile ; aussi, quand il l’attaque, sa main court aussi vite que sa pensée. Il ne compte pas toujours faire une œuvre admirable; il ne compte que sur le nombre de ses peintures. Plus on en dénombrera, plus la chance, pour lui, sera grande d’avoir accompli de temps à autre une œuvre louable. Il répond, picturalement : faut-il donc dormir sur un tableau pour produire un chef-d-œuvre?…

Vincent eût cru constamment au feu central de la Terre, qu’il n’eût pas davantage enflammé ses toiles. Même quand elles présentent, relativement, une apparence de repos, elles brûlent. Elles brûlent de leurs couleurs pures, commes rajeunies, comme vives, — ou comme, parfois, cendrées; — mais, chaque fois, elles jaillissent d’un foyer incandescent. On les a comparées souvent à des pierreries; c’est une sottise. Elles ne projettent pas d’éclairs, — elles sont embrasées intérieurement, — uniformément.

A Arles, c’est donc l’épanouissement. Vincent Van Gogh nous impose toutes ses qualités, toute son originalité. Et ce qu’il nous offre là, en présence, c’est un ensemble tellement inattendu, tellement invu, que, pour qualifier leur effarement, certains « connaisseurs » n’hésitent pas à mettre de telles extraordinaires réalisations au compte de la folie.

On le voit, c’est simple! Nous ne comprenons pas ce génie, nous ne sommes pas fortement secoués par lui : c’est un fou! Si vraiment Cézanne, le haut Cézanne lui-même, a proféré de telles paroles honteuses, tant pis pour sa mémoire!

Alors que la folie soit enviable! la folie qui apporte un tel dessin enthousiaste, d’un si haut style, chaleureux, halluciné, et si souverainement affirmatif! La folie qui accorde ce merveilleux assemblage de tons, cette incomparable association de toutes les flammes, cinglées, dardées par le soleil!

Ah! quel ravissement inconnu chaque fois en présence d’un tableau arlésien de Vincent Van Gogh ! Que Dieu me garde de les décrires ces paysages où tout vit de la plus intense façon, où l’herbe s’irise de lumière comme la feuille, comme la maison, comme le nuage! Ces portraits aussi où chaque pli de l’épiderme aggrave le caractère et où la lumière colorante, toujours, anime d’une vie troublante tous les détails d’un visage. Enfin, tant de natures mortes où les objets, fleurs et fruits, cruches et harengs, portent des frénésies inédites de couleur.

Et quelles inventions, ce peintre affirma! C’est lui, le premier, qui nous a fait comprendre les vallonnements du sol, les bosses et les creux, le sourd travail de l’humus. C’est lui, le premier, qui a dressé des meules vivantes de toute leur germination, bossuées, infléchies, creusées ou redressées par les vents qui balayent plaines et collines de leurs longs mugissements.

Il a imposé à tout cela, arbres, champs, nuages, maisons, meules, de telles formes imprévues, de si singuliers aspects, que l’on s’inquiète d’abord, parce que l’on croit à quelque sorcier célestre qui a voulu brûler toutes les choses terrestres. Mais tout, dans l’œuvre de Vincent Van Gogh, flambe ainsi de vie et de mouvement. Rien n’est figé. C’est de la galopade de choses arrêtée brusquement d’un poing furieux. Et tout palpite sous ce poing, tout se transformr en chaleur, tout rougeoie, tout prend feu.

D’autes fois, car ce peintre est un peintre d’amour, le Printemps lui accorde les fleurs roses et blanches de ses arbres en fleur. Tout est virginal, alors, en communion de pureté, les branches fines, les pétales si menus, si fragiles, si délicats, si crées pour des bouches d’anges. Et l’herbe reçoit au bout de ses tiges les pétales qui tombent. Jardin de chasteté dont la vie s’échappe goutte à goute, sous l’écharpe bleue ou verte du ciel.

Enviable folie, oui, toujours, je te réclame; c’est toi qui jettes sur la mer Méditerrannée les dansantes barques blanches. C’est toi qui fais doucement tomber la pluie, comme elle tombe dans les estampes japonaises, si dolente, si lente, en baisers humides aux arbres, aux épis et aux toits de tuile. Enviable folie, c’est toi encore qui ploies si amoureusement les lourds épis des plaines; et c’est toi, toujours, qui poses aux hautes cheminées les panaches de fumée qui s’enroulent et se déroulent devant l’orbe du soleil. Soleil enfin, par toi folie, si magnifique, qui brûle souverainement en pleine nue, générateur des Mondes et source de la Vie!

O paysages de tant d’autres peintres! Puérilités, enfantillages ridicules! Tout est éteint dans leurs œuvres, immobile, solidifié devant notre ennui! Le soleil, la lumière, les vents, ignorez-vous donc, ô peintres, tous ces éléments de vie? Mais la vie palpite dans le plus petit coin de nature, dans l’arbre qui se nouririt à toute seconde de sa séve, dans la terre elle-même, qui vous semble inerte, et qui est sans trêve en enfantement.

Et c’est cela, le battement de la vie, qui reste la forte découverte de Vincent Van Gogh. Il l’a perçu partout ; il l’a exprimé partout, rageusement, intensément, même dans le moindre de ses croquis. Pas une ligne, pas un point, qui, chez lui, ne soient vivants. Il n’est pas un peintre venu de chez les morts ; il a brûlé sa propre vie au soleil de Provence ; il a, follement, supporté toutes les flèches que lui décocha le soleil ; et son sang, il ne le sentait pas couler par ses multiples blessures ; il demeurait face à son ennemi, des heures, des jours, des mois ; et cet ennemi-là, implacable Sagittaire, il ne cessait pas de l’adorer — et de lui sourire, toute sa face vers lui, toute sa pauvre face brûlée, ravagée, où la névrose se développait, confiante, tellement il lui offrait l’hospitalier foyer de son cerveau!

Et les autres peintres, lâches, redoutant tout effort, voudraient s’égaler à ce monstre! Quelle d »rision! S’il a peint, Vincent Van Gogh, des paysages inouïs, de prodigieux portraits, c’est que, lui a sacrifié, sans rien mesurer, toute sa vie. Surhumain renoncement! Le facteur Roulin, L’Arlésienne, La berceuse, Le vieux paysan au chapeau, Le jeune moissonneur et cinquante autres chefs-d’œuvre, c’est un ensemble nourri de toute sa raison, de toute son existence. Au bout, le suicide! Il y pensait déjà.

Oui, quand il tomberait à bout de forces, exsangue, débile à ne plus pouvoir se jeter sur la toile, eh bien! sa vie serait faite. Il la terminerait brusquement, et tout serait dit. Mais, pour l’instant, c’est l’œuvre à accomplir qui se dressse devant lui.

Et Vincent Van Gogh accumule les dessins, les tableaux. Son œuvre d’Arles est formidable. S’il trouvait plus de modèles, il travaillerait encore davantage. Ce géant commanderait mieux encore au sommeil et à la faim. Il possède en lui des vertus miraculeuses. Il réclame toujours du travail, des modèles vivants. Les humbles seuls veulent poser pour lui ; mais leur temps est ménagé. Vincent Van Gogh s’acharne. Il demande sans cesse de la couleur, des toiles. Il peint furieusement ; il sait que les pires catastrophes le menacent. Il peint tout affaibli de privations ; et cependant il enfante une des plus merveilleuses œuvres picturales qui soient. Il monte, lui aussi, à son Golgatha ; il traîne comme une croix tout son pesant havresac de peintre ; mais, devant la toile, son cerveau redevient puissant, baigné de génie ; — et il se met à peindre. Cette œuvre d’Arles! Elle a touché à tout, à toutes les choses de la Terre. Vincent Van Gogh avait soif de peindre toute la vie. Quand il ne pouvait sortir, il peignait des tournesols, ces insolites et massives fleurs, et il les sculptait en cibles durables pour le soleil. Ou bien il prenait des fruits, des objets de cuisine ; et il dressait ces natures mortes qui font paraître les autres natures mortes, celles de Cézanne exceptées, si inavouables. Tout ce qu’il entreprenait, il la marquait d’un impérissable dessin tout en peignant; — il avait dit : « J’y suis arrivé maintenant de parti pris de ne plus dessiner un tableau au fusain. Cela ne sert à rien, il faut attaquer le dessin avec la couleur même pour bien dessiner »; — et il fixait les plans et les plans et les « volumes », avec une forte inconnue. Je voudrais bien, pour plaire en passant à mes contemporains, le rapprocher de quelque peintre fameux; mais, vraiment, si vous avez entendu dire, par exemple, que l’Arlésienne à l’ombrelle, ressemble à un Frans Hals, voulez-vous que, moi, je vous suivre? Ne me demandez pas, par Dieu, une sottise aussi certaine? De même, ne me faites pas dire que le Portrait d’un jeune moissonneur, bien que très serré, rappelle Holbein!

J’avoue, en toute sincérité, qu’il est cuisant de ne pouvoir affirmer que Vincent Van Gogh descend tout entier de tel ou tel maître. Je pleure sur un tel état de choses avec les honnêtes gens qui méprisent toute suprématie. Mais, je suis bien forcé de dire que Vincent se montre d’une originalité « suffissante . »

La prétendue folie — j’y reviens — a, tout de même du bon; car ce fut elle sans doute qui permit à Vincent de dessiner et de peindre avec une sincérité si entière, en dehors de toute préoccupation. Certes, il n’a jamais cessé de penser aux maîtres qu’il aimait par dessus tous : Rembrandt, Delacroix, Monticelli et quelques autres; mais, dès qu’il était en face du motif, sa passion l’emportait; et il peignait entraîné par la couleur, ayant jeté tout le lest de ses souvenirs! De nouveau, il pensait à eux, une fois ses tableaux peints; et il leur ouvrait alors toutes grandes les portes de son actif cerveau.

Il faut noter tout de suite que l’influence du mistral fut certaine sur Vincent Van Gogh. Sa violance se décupla quand il se vit aux prises avec le fougueux vent de Provence. Pas de temps à perdre, peindre vite, en touches brutales, heurtées, mais sûres; impossibilité de « peloter » le motif, comme disent tous les peintres, à la manière de Renoir. Pas de caresses; des coups de brosse sautant sur les courtes accalmies. Et défendre encore son chevalet, sa toile, tout cela qui gémit et menace à toute seconde de s’abattre sous les cinglantes lanières de la tempête!

Il écrit à son frère Théo :

« Je t’ai déjà dit que j’ai toujours à lutter contre la mistral, qui empêche absolument d’être le maître de sa touche. De là le « hagard » des études. »

Et l’on remarque que les objets, arbres, meules, champs de blé oscillent, se penchent, se redressent, se tordent, en langues de feu. Vincent Van Gogh ne pouvait pas ne pas être enchanté de cette démence des choses. Cela s’accordait si nettement avec sa nature. Ce mouvement perpétuel épousait la continuelle exaltation de son cerveau. Toute la vie toujours dansait ou brûlait autour de lui. Et il commentait toutes ses alertes, toutes ses lassitudes, mais aussit toutes ses ivresses à vivre dans un tel pays courroucé!

Pourtant que l’on songe pas à des toiles toutes sommairement exécutées. Elles sont nombreuses les toiles qu’il a terminées avec une patience de Japonais ; les paysages « où tout était petit », comme il disait, et où il n’a rien omis. Détails d’arbres, détails de champs, détails de roches et détails d’herbes. Tout y existe; mais, comme dans la nature, des détails y comptent plus que d’autres. On admire ainsi des vues de plaine autour d’Arles et Montmajour, où toute l’étendue s’illimite, en plans successifs, derrière des haies d’arbres ou de buissons. On trouve également des paysages de rochers où le plus grincheux géologue retrouverait ses agrégats et ses conglomérats, ses arénacées et ses granulaires. Enfin, rappelez-vous ses jardins où le plus avisé Lenôtre n’aurait pas mieux disposé les plates-bandes, les ronds de jets d’eau, les socles et les arbres.

Et comme tout se tient dans le caractère! On se souvient de ce tableau de sapins, où les fûts se hérissent de branches cassées, rigides, dures, plantées comme des javelots dans la colonne qui monte vers la rue. Et ce champ de vignes, où se promènent des femmes sous des ombrelles, quel emmêlement de sarments et de feuilles, dans des plis et replis si nettement lisibles !

Tout chez lui s’écrivait ainsi, en toute prépondérance. Et c’est pourquoi sa toile l’hôpital d’Arles, nous inflige une émotion si complète, par l’ensemble de ses lits et des pauvres bougres arrêtés autour d’un poêle pour une maladie peut-être secourable! Mais, c’est, bien entendu, dans ses portraits, que Vincent Van Gogh se révèle le plus inattendu des peintres.

On les connaît tous par coeur : Le facteur Roulin, la Berceuse, l’Arlésienne, le Zouavre Milliet, le jeune moissonneur, le vieux paysan, ses propres portraits, ect., ect… Ils ont tous un style impérieux et une telle autorité d’expression que l’on se cadre d’abord devant ces réalisations si en dehors de la peinture ; on remarque là un si énorme parti-pris, un tel défi aux opinions courantes, quelque chose, beaucoup de choses si barbares et si hostilles, que l’on ne médit point tout de suite des gens qui s’effarent. L’admiration est lente à venir pour le premier venu devant ces chefs-d’œuvre. Ils sont si heurtés que les « amateurs » ont peur encore, en présence de tant de singularité et d’audace. Et, quand Vincent fit son propre portrait, on sait qu’il ne se ménagea pas, lui non plus, et qu’il se représenta tel qu’un peintre surchargé de toutes les tares.

Il réserva plus de douceur parfois, peut-être, à d’autres portraits : à la Jeune fille – par exemple – à la branche de laurier rose. Mais elle n’a rien d’attirant, cette fillasse maigre ; et l’Arlésienne, au regard endormi d’un oiseau de proie, elle se montre aussi redoutable que le père Roulin est ahuri, avec sa tête léonine, hérissée de crins en copeaux.

Il faut rester de longues heures devant ces portraits; il faut les voir lentement et les revoir surtout; et, une fois que l’on a compris, le miracle s’opère : on halète de joie.

Ils contiennent une telle vie intense! Si jamais ce qu’on entend par l’âme, sans savoir exactement où elle se loge et de quoi elle est faite, cette âme providentielle, apparaît de je ne sais qu’elle façon sur un visage, c’est bien sur les portraits peints par Vincent Van Gogh qu’elle apparaît, cette âme simple, candide, méditative, résignée ou navrée ; petites âmes toujours en tout cas ; car l’amer Destin ne lui réserva pas à lui les portraits des ministres et de leurs soeurs, les notoires filles publiques. Pauvre Vincent! Il ne fut pas fêté comme un Rubens, ni comme un Van Dyck, ni comme un Goya, pas même comme un Bonnat ; il dut se contenter à peu près des sommaires faces des humbles. Et tous et toutes ne posaient assurément qu’à regret et « pour lui faire plaisir ».

Heureusement, ici, encore, la fougue de Vincent accomplissait un prodige. Il se montrait content, tout le premier, quand il avait « sabré » un portrait, rudement, en une séance. Et je ne pense pas cependant que l’on puisse donner plus de vie et un caractère plus invu, plus hallucinant, à des portraits de braves gens : postier, paysans, tenancière de café, ect…

Peints en pleine pâte, comme ses paysages, dans des contrastes voulus, le plus souvent sur des toiles absorbantes, de cet aspect fruste qu’il aimait, rarement sur des cartons ou des panneaux de bois, – les bâtonnets de couleur presque secs se piquent sur le front, sur le visage, dans la plantation du chignon, dans la fôret épaissie d’une barbe. Toutes les hardiesses ici s’affichent. Vincent adore les vert Véronèse, le cinabre vert très clair, les trois jaunes de chrome (l’orangé, le jaune et le citron) sans oublier le détestable bleu de Prusse qui noircit – et le vermillon qui perd son éclat. Il dit : « C’est pas possible de faire les valeurs et la couleur. Il faut en prendre son parti, ce sera probablement la couleur. » On trouve dans certains portraits des harmonies en bleu, blanc, rouge ; dans d’autres, des jaunes et des vermillons aigus : et, s’il le voulait, c’était encore violet, vert, outremer, et pavoisé toujours de bâtonnets, quelquefois menus comme des aiguilles ; tout cela sur des fonds unis, ou sur des fonds compliqués, à ornements et à fleurs, japonais en un mot. On voit de ces derniers fonds dans les portraits de la berceuse, qu’il peignit jusqu’à cinq fois. Sur un portrait du père Tanguy et sur son propre portrait à l’oreille coupée, il affirma mieux encore son amour des crépons japonais en en peignant, en détails, sur les fonds.

A Arles, pour lui qui travaillait avec tant d’impétuosité, sous les coups du mistral, les empâtements s’imposèrent tout à fait ; et s’il attaqua de plus en plus furieusement la toile, c’est que, véritablement, il ne pouvait pas faire autrement. Sans doute, d’autres peintres ont, avant lui, peint en plein air. Mais Cézanne, à Aix, quand le mistral souffrait, ne sortait pas, il restait à l’atelier ; et Pissarro, lui, à Louveciennes ou à Pontoise, ignorait tout à fait ce vent-là. Pour Sisley à Saint-Mammès ; pour Monet, à Argenteuil, même chanson ; et, quand à Renoir, on voit bien que ses jolis paysages cotonneux furent peints à l’atelier ou dans des pays où les bises s’adoucissent en mollesses d’édredon.

Certes, on sait que les empâtements présentant des inconviénients pour le futur. Ils amassent la poussière ; ils s’altèrent chimiquement très rapidement. Mais, consolons-nous : les tableaux des autres peintres se détériorent pour d’autres raisons ; et si nous ne voyons plus les toiles de Vincent dans tout leur éclat d’hier, est-ce que nous voyons mieux, comme ils furent peints, les magnifiques tableaux de Delacroix? Delacroix! Comme il lui rend, Vincent, sans cesse hommage! Il dit : « Et je srais peu étonné, si sous peu les Impressionnistes trouveraient à redire sur ma façon de faire, qui a plutôt été fécondée par les idées de Delacroix, que par les leurs. » Et, lui-même, il s’appelle « un coloriste arbitraire. » Tout passe! Mais soyons satisfaits quand nous pouvons retrouver le merveilleux dessin d’un Rembrandt, d’un Delacroix, d’un Cézanne et d’un Vincent. Quelle louable catastrophe, au contraire, pour tant de peintres fêtés aujourd’hui, quand le temps aura, cette fois, de salutaire manière, fait sa besogne de destructeur de la couleur! Il n’y aura plus alors ni couleur ni dessin ; et quel sort infortuné sera le vôtre, ô chers amateurs et connaisseurs en peintures honteuses? Comment vous débarasserez-vous de toutes vos collections de plagiaires de pliagiats?…

Gustave COQUIOT

Le séjour de Vincent Van Gogh à Auvers sur Oise en 1890, envoyé par son frère Théo afin de faire finir sa convalescence au calme auprès du Docteur Paul Gachet, il sortait de crises.

Albert Aurier, un jeune critique de talent, avait écrit sur l’art de Van Gogh un article louangeur, inséré dans le numéro de janvier 1890 du Mercure de France, qui faisait à ce moment même son apparition dans le monde. C’était la première fois que Vincent Van Gogh se voyait publiquement remarqué. Il avait adressé à l’auteur, de St-Rémy, une longue lettre, où il ajoutait à ses remerciements un exposé de son esthétique. Puis lorsq’il fut revenu à Paris, au printemps de 1890, il entra en relations avec lui et le comprit au petit nombre de ses amis.

Van Gogh n’obtenait l’attention dans la presse que du seul Mercure de France et seule la Société des Artistes indépendants lui offrait le moyen de monter quelques-unes de ses œuvres au public. Les indépendants, s’établissant en 1884, avaient supprimé le jury d’admission et leurs expositions s’ouvraient à tout venant. Van Gogh, dont les œuvres n’eussent certainement été reçues nulle part où un jury eùt à se prononcer sur elles, avaient profité de la liberté d’entrée aux Indépandants pour mettre trois de ses tableaux à l’exposition de 1888 et deux à celle de 1889. Mais à cette éppoque du début les expositions des Indépendants étaient peu importantes et peu visitées et les tableaux de Van Gogh, en nombre restreint, n’ont dû être remarqués que de ceux qui avaient déjà pu en voir chez Tangy ou chez Théodore. Van Gogh de son vivant est donc resté absolument inconnu hors de France, et en France même n’a été connu et apprécié que de quelques amis et de quelques artistes, parmi lesquels on doit compter Toulouse-Lautrec, qui a fait de lui un portrait au pastel.

Cependant dans quel état mental se trouvait-il réellement revenant de St-Rémy à Paris? Les portraits assez nombreux qu’il a fait de lui dans les derniers temps permettent de répondre à la question. En les rangeant une fixité de plus en plus inquiétante et devenir tout à fait hagards. On en éprouve une sensation douloureuse. On reconnaît par là que l’accès de folie d’Arles a été la manifestation violente d’un état morbide permanant, prenant une forme aiguë, sous le coup de circontances particulières et qu’alors, si les soins, le calme ont fait cesser momentanément les crises, ils n’ont eu aucune action sur l’état morbide d’où elles découlent, qui a sa racine au plus profond de l’organisme. C’est un cas de maladie incurable.

Van Gogh et son frère Théodore n’ont pu que demeurer sous le coup de la terrible impression causée par l’accès de folie survenu à Arles, craignant d’en voir apparaître de nouveaux. Cela a dû sufffire en particulier au frère, à Théodore, qu’il ait eu ou non la sensation de la maladie incurable que nous révèlent les portraits, pour vouloir assurer à Vincent un genre de vie qui, le maintenant dans le calme, lui éviterait autant que possible de nouvelles crises. Dans ces dipositions, Théodore veut le sortir de Paris, persuadé qu’il ne pourrait y vivre que dans un état malsain de surexcitation et il lui trouve un lieu de résidence paisible à la campagne. Il le fait aller à Auvers-sur-Oise, près de Pontoise.

Auvers avait été depuis longtemps adopté et fréquenté par les peintres. Daubigny y avait occupé une maison avec un grand jardin. Cézanne y était venu une première fois résider, en 1873. Il s’y était rencontré avec Pissarro et Vignon, et c’est alors qu’à leur exemple il s’était mis méthodiquememnt à peindre en plein air et à développer son premier système si personnel de coloris. Après ce premier séjour d’assez courte durée, il y était revenu en 1880. Il y avait alors trouvé le Dr Gachet, un homme aimant les arts. Le Dr Gachet avait su apprécier l’art de Cézanne encore méconnu, et avait monté ainsi son bon jugement et son goût éclairé. Cézanne et lui s’étaient liés d’amitié. Lorsque Van Gogh venait à son tour résider à Auvers, il n’y trouvait pas Cézanne, parti depuis plusieurs années, pour retourner vivre à Aix, sa ville natale, mais il y trouvait celui qui avait été son ami, le Dr Gachet, et il allait l’avoir, lui aussi, pour ami. Il sera donc à Auvers dans de bonnes conditions. Il pourra recevoir, en cas d’accès de sa maladie, les soins d’un médecin, avec lequel il noue des rapports intimes et qui, étant un homme éclairé, saura, sur le terrain de l’art, l’apprécier et lui répondre. Enfin, établi dans un lieu pittoresque, il sera à même d’y pratiquer avantageusement la peinture de paysage, qui est devenue une des parties principales, sinon la principale, de sa production. il a pris pension et occupe une chambre dans un de ces modestes établissements à la fois auberge, restaurant, café, débit de vins, comme il en existe dans les villages des environs de Paris, tenu par un nommé Ravoux, sur la place de la mairie.

Il se remet au travail. Plusieurs des œuvres qu’il éxécute à ce moment sont très connues, telles la Maison et le Jardin de Daubigny, la Mairie d’Auvers, le Portrait du Dr Gachet, coiffé d’une casquette, portrait à deux exemplaires, dont l’un ce trouve maintenant au muséeStaedel à Francfort. Le Dr Gachet n’exerçait pas la médecine à Auvers. Il était exclusivement au service de la compagnie du Chemin de fer du Nord et, en cette qualité, il se rendait régulièrement à Paris plusieurs jours par semaine. Revenu chez lui à Auvers il cessait, on peut dire, d’être médecin. Aussi avait-il loisir de se consacrer aux peintres ses amis et s’adonner, à côté d’eux, aux arts de la peinture et de l’eau forte. Il faisait, sous le pseudonyme de Van Ryssel, des eaux-fortes dont il se plaisait à donner des épreuves à ses amis. Van Gogh, pendant son séjour à Auvers, a gravé, sur une plaque qu’il avait reçue du docteur toute préparée, un portrait de celui-ci, tête nue, fumant sa pipe. C’est la seule fois qu’il se soit essayé à l’eau-forte.

Van Gogh était en plein travail et depuis deux mois seulement à Auvers, lorsque soudaint il se suicide.

On peut penser qu’après l’accès de folie qui l’avait conduit à une mutilation, un second accès, alors que son état cérébral morbide n’avait pu que s’aggraver, l’ait mené à se donner la mort. Mais indépendamment d’un nouvel accès de folie, qui aurait pu être la cause immédiate de son suicide, en voyant combien pénible sa vie était devenue et combien triste l’avenir se présenatit à lui, on peut croire aussi qu’une résolution réfléchie ait précédé l’acte impulsif. Cet homme, depuis l’accès de folie d’Arles, a vécu dans la terreur d’en voir survenir de nouveau. Il a été séquestré une année à St-Rémy, on lui évite maintenant la vie agitée de Paris, on le tient à la campagne. Quelle perpective lui réserve l’avenir, sinon de voir, avec l’âge, son état s’aggraver jusqu’à une perte complète de la raison ?

A l’angoisse de la maladie, la charge que son entretien fait supporter à son frère Théodore ajoute une douleur d’ordre moral. Il a vécu, depuis qu’il est en France, aux dépens de son frére. Il lui remet bien ses tableaux à vendre, mais ils sont invendables et ne lui permettent en aucune manière de s’acquitter. Ce frère lui est dévoué, il admire son art, il a foi en son avenir et va au devant des sacrifices à faire en sa faveur. Mais il a fini par se marier, il a un enfant et les frais de son ménage lui rendent bien lourd tout secours à donner au dehors. Puisqu’il ne peut tirer aucun avantage de sa production d’artiste, Van Gogh se voit donc condamné à rester indéfiniment à la charge de son frère, ce qui est pour lui un profond tourment.

Il ne lui faut point penser à se suffire par l’exercice d’une profession quelconque. Il n’a pu y réussir dans sa jeunesse et encore moins le pourrait-il à trente-sept ans. D’ailleurs sa maladie cérébrale lui ferme toutes les carrières. On comprend, dans ces conditions, que le suicide ait pu lui apparaître comme une délivrance de la vie trop dure à supporter.

Un jour il est sorti de l’auberge où il demeure, pour aller peindre dans les champs. L’heure où l’on a l’habitude de l’attendre est passé sans qu’il soit de retour. Tout à coup on le voit revenir. Il est bléssé et tout baigné de sang. « J’ai voulu me tuer » dit-il. On court chercher le Dr Gachet. Il examine la blessure. La balle tirée dans la poitrine a glissé sur une côte et est descendue dans l’aine. Son frère Théodore, prévenu, arrive. La balle ne pourra être extraite. La blessure est mortelle. Il demande sa pipe. Il fume. Il supporte stoïquement de violentes souffrances et meurt le troisième jour, le 29 juillet 1890. Quelques amis venus de Paris et les gens du voisinage le portèrent au cimetière d’Auvers.

Il avait du dépendre, pour son existence, de l’aide de son père d’abord, de son frère Théodore ensuite. Il n’avait pu tirer aucune ressource de sa production artistique, et la parole de l’Ecriture, « il n’est pas donné à l’homme de jouir de son travail », conviendrait, comme épitaphe, sur sa tombe.

Extrait de – Van Gogh par Théodore DURET

(Edition définitive) 1924 – Bernheim-Jeune

DURET, Théodore (Saintes, 1838 ~ Paris, 1927)